D comme Doute

Paul avait été fou, du moins c’était son propre diagnostic.

Il était rongé par ses questions, habité par ses démons. Elo ne savait pas le rassurer, elle était précisément la source de ses maux. Ses yeux ne s’appesantissaient plus sur lui, ça faisait également quelques mois que ses gestes tendres s’étaient évaporés. Paul avait bien sûr tenté d’en savoir un peu plus, essayé d’interroger incidemment sa fuyante femme. Il s’en voulait de trop se questionner, peut-être cherchait-il trop la petite bête.

Elo lui avait aussi dit qu’il cherchait la complication, qu’il ne savait pas se contenter de sa chance de l’avoir dans sa vie, et qu’il était évident qu’au bout de cinq ans de vie commune, et un quotidien prenant, les preuves d’amour étaient moins évidentes. Aussi s’engageait-elle a faire attention, à ne pas le négliger.

Des preuves d’amour moins évidentes, Paul ne pouvait qu’en convenir.

Un amour encore existant ? Le mystère était entier. Pas tant que ça en fait, lorsque Paul constatait que certains soirs, il entendait à peine de son de la bouche d’Elo, celle-ci préférant communiquer autrement, et pas forcément avec lui. Il vivait mal ces scènes en soirée, lorsqu’Elo n’avait plus faim en même temps que lui, que celle-ci préférait avaler en vitesse un bol de céréales pour vite retourner « boucler des trucs pour le boulot » sur le PC.

Paul se disait qu’Elo n’avait pas perdu l’appétit tous les soirs de la semaine, du moins pas ceux, chroniques, lors desquels elle se rendait dîner avec des copines, des collègues…

Paul pensait que l’enthousiasme de sa femme était concentré sur les périodes où ils ne se voyaient pas. Et lorsqu’ils se voyaient : le boulot donc, des soirées PC portable, devant lequel l’acquittement de ses tâches tirait à Elo de jolis sourires, ceux qui ne coïncidaient plus avec un regard en direction de Paul.

Sans compter les bizarreries comme le téléphone portable, de moins en moins visible, et manifestement doté d’un code depuis quelques temps. Un téléphone portable qui avait même le privilège ou la malchance d’accompagner Elo jusqu’aux toilettes.

Paul se souvenait du temps où avec Elo, alors qu’ils évoquaient des histoires passées assez dramatiques, ils se rassuraient en posant des postulats sur la nécessaire confiance, la transparence qui devait exister au sein d’un couple. Pas question de priver pour autant l’autre de son jardin secret, de sa liberté, cette dernière devant avoir pour corollaire évident et nécessaire la confiance. Paul et Elo étaient sur la même longueur d’ondes.

Mais, plus de cinq après, Paul redoutait ce jardin secret. Pour lui, ce n’était plus un jardin, c’était une exploitation agricole, une  forêt secrète, c’était l’Amazonie. Et dans cette Amazonie, Elo avait prévu des gardes, des fils électriques, des miradors : pas question d’y pénétrer. Tous les mots de passe étaient changés, y compris ceux de la messagerie électronique. De quoi songer …

« Elo doit avoir ses raisons » se disait Paul lorsqu’il n’était pas si négatif.

« Elle a quelqu’un, cette garce ! » cauchemardait-il, lors de des pensées nocturnes.

Paul était un gars bien lorsqu’il était rassuré ; il laissait en revanche tomber de beaux principes lorsqu’il doutait de tout son être, lorsque ce doute le rongeait, lorsque des certitudes prenaient le relais.

Des certitudes non fondées à ce stade, il décidait donc de trouver des justifications aux comportements d’Elo, qui générait son mal-être. Le plan d’action était choisi et lancé, Paul allait pister sa femme, celle qui oubliait qu’ils étaient partenaires, celle qui n’avait plus en tête que, dans un couple, l’autre doit constituer une valeur ajoutée pour l’autre, sinon pourquoi s’en encombrer ?

La bataille de la forme contre celle du fond, Paul n’était pas fier de lui, il était surtout très malheureux. Ses journées, ses soirées étaient dédiées à la recherche des mots de passe d’Elo, à géolocaliser son téléphone portable pour, une fois partie sous la douche, se jeter dessus. Il le vérifiait parfois, fébrile, et tremblait tant par la tentative de dompter la technologie de cet objet à la manipulation inhabituelle pour lui, que par l’angoisse de trouver un nom inconnu, des mots qui transpercent.

A mesure que Paul ne trouvait rien, il avait de plus en plus honte de lui, se détestait de procéder ainsi. Seule la certitude que sa femme lui échappait et souriait à un autre ne lui donnait pas envie de vomir en songeant à son attitude. Encore que l’idée qu’Elo avait pu déjà donner son corps (et pire son cœur) à un autre que lui, lui avait valu quelques passages aux toilettes.

« – Elo, j’ai peur, j’ai peur de l’ex que tu pourrais retrouver sur tes réseaux sociaux, je suis terrorisé par le collègue qui t’envoie un mail anodin, auquel tu réponds, je flippe que tu entres dans un jeu de séduction virtuel, que ça se transforme en pot, en sorties plus intimes. Je crains que tu aies l’illusion que c’est mieux ailleurs. Je sais qu’il y aura toujours quelqu’un pour te faire le compliment que tu n’as pas entendu depuis longtemps, et que je peux te paraître fade en ce moment ; mais moi je t’aime, dis moi s’il y a quelque chose que je fais mal, que je ne fais pas, dis moi ce qui ne va pas, dis moi si tu as quelqu’un ».

« -Paul, putain, de quoi tu parles ? Tu ne vas pas recommencer, t’as décidé de foutre la merde ?

La réaction d’Elo pouvait être prise comme un « je t’aime ». Paul l’avait pris comme ça et décidait donc de se remettre en question, de cesser d’angoisser et d’éventuellement faire soigner sa folie de moins en moins passagère.

Il avait décidé de vivre avec ses questions, de les minimiser, de les refouler. Ainsi serait son équilibre.

Les semaines, les mois passaient, Paul avait été fou, il n’en avait plus de séquelles. Presque plus …

Et ce soir de Septembre, Elo, pleine de résolution, et qui avait repris le sport, venait de faire un passage éclair à l’appartement, pour préparer son sac. Et pour vérifier ses mails visiblement, l’ordinateur présentant toujours la fenêtre angoissante ; Elo devait être très pressée pour ne pas prendre ses précautions habituelles.

Paul se disait alors que l’être angoissé qu’il était quelques mois auparavant aurait investiguer.

Il faisait les cent pas dans l’appartement, lesté de son ange et de son démon sur les épaules. Elo serait là dans trente minutes. Paul, le souffle court et le cœur lourd, transpirait beaucoup. Sans doute plus qu’Elo à son cours d’abdo-fessiers, se disait-il.

Finalement, il décidait de se présenter, avec une fébrilité non ressentie depuis le printemps, devant le PC. Et là …

Nul besoin pour Paul d’investiguer, de cliquer frénétiquement. L’affichage partiel de la messagerie d’Elo alignait des mots qui le criblaient de balles, des mots qui devenaient illisibles, brouillés par les larmes.

Paul vacillait, deux réflexions immédiates choquaient sa tête :

Erreur, au moment présent, Elo transpirait certainement plus que lui.

Et non, il n’a jamais été fou.

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