Q comme Quartier de passage

Il est un coin dans notre pays où j’ai aimé passer du temps.

A trois reprises en fait :

Noël 89, au moment où les Ceaucescu se faisaient sommairement exécuter, deux mois après la chute du Mur ;

Pâques 1993, le CSP Limoges devenait historiquement champion d’Europe de basket-ball (référence moins lourde que la première) ;

Et puis Juillet 1993, j’avais 17 ans, 11 mois, et quelques jours.

A l’âge de ma majorité, ceci a précédé :

Le rendez-vous avait été pris à Pâques, j’allais passer 4 semaines dans les Deux-Sèvres, sises dans le Poitou, dans un lieu-dit isolé pour profiter du cadre, faire je ne sais quoi. J’y ai déboulé début juillet et j’ai vite trouvé mes marques dans ce corps de maisons dont les charmants hôtes louaient de gras mètres carrés pour les gens de passage ou encore pour ceux qui aiment y revenir, pour profiter du gîte et de la région.

J’étais donc là dans ce cadre rassérénant, sans utilité apparente, à passer des vacances et à voir mes hôtes s’agiter au jardin et en cuisine, avec un rythme de vie qui me seyait (verbe sied, j’avoue, j’ai dû chercher pour l’imparfait).

Peu à peu j’y ai pris ma place, un coup de main par ci, un coup de patte par là. Et puis tout cela s’est organisé. J’entendais qu’il était question de déplacer des stères de bois, de repeindre de volets, de s’occuper du jardin : je m’y suis collé.

Nanti de mon walkman Panasonic autoreverse, j’étais d’un coup en train d’arroser le potager à l’heure fraîche, de déplacer les bûches, de tondre l’herbe sauvage étendue sur 3 000 mètres carrés. Est-ce que j’en avais assez ? Non, une énième K7 positionnée dans l’ancêtre du lecteur MP3 et j’écossais les petits pois, j’étalais la peinture blanche sur les nombreux volets de cette demeure attachante.

Entre deux, je la zyeutais, elle n’était pas jolie, plutôt trop carrée, mais elle me faisait envie. Faut dire que j’allais avoir 18 ans, je la voyais là depuis quelque jours, oisive comme ce n’est pas permis, alors un jour je suis rentré dedans.

J’aimais qu’elle porte du cuir, mais en été c’était brûlant. J’l’ai titillée, et elle est partie d’un coup, j’en étais étonné car elle n’avait pas tourné depuis longtemps.

Et j’ai tâté les boutons, le levier, fallait s’y faire à cette 4L. Je ne suis pas allé bien loin, juste au bout du jardin, bref une histoire sans fin.

L’après-midi, il faisait chaud, la sieste ne me tentait pas trop. J’explorais la bibliothèque qui comportait des perles. Mon dévolu s’est jeté sur une collection hors norme des œuvres de Molière, auteur que je n’aimais a priori pas lire. Pourtant la collection reliée en cuir (décidément) m’a interpellé, j’ai donc lu tout Molière. Oui, tout Molière. Bien assis dans ma bergère, à l’abri du soleil qui menace, histoire d’attendre le frais, histoire d’attendre les mets, du moins l’heure de leur préparation.

Et oui, en maison d’hôte, on contribue aussi en cuisine. J’ai su un temps être un bon élève et restituer le farci poitevin (oh my God, une entrée orgasmique), le gâteau au chocolat qui attendait sa crème anglaise du moins anglo-poitevine, les petits sablés dont les dessins de faisaient bêtement avec une fourchette …

Un cadeau de soi aux autres, ceux qui étaient le soir attablés, ces passagers qui partageaient le repas, plissaient les yeux à certains coups de fourchettes, et qu’on assénait avec un dessert sans pitié, collégialement confectionné, je n’étais pas peu fier de croiser le regard de ma formatrice satisfaite.

Une autre satisfaction résidait dans le fait de pouvoir baragouiner en anglais, avec des « passengers » de la grande île du nord de la Manche. Je tentais un « oh, it doesn’t rain no more », je recevais un « no, young man, it’s not correct ; you must say it doesn’t rain ANY more ».

Ok ok, c’était l’été de l’apprentissage, je ne me suis pas braqué.

Mais le vieil écossais, bien connu des murs, il me parlait plus, il m’intriguait davantage. Et il m’a mis dans sa poche en me faisant goûter son irish whiskey.

J’ai gardé de cet épisode doré un goût pour la nature tranquille (la mienne ne l’est pas encore tout à fait devenue), un amour des bâtisses qui gardent le frais face à l’assaillante boule de feu, un amour pour ce pain qui se préserve pour 5 petits-déjeuners, une passion pour ces horloges qui font parler d’elles chaque heure (et discrètement, d’un son, toutes les demi-heures).

J’aimais me sentir libre, rythmé par le quotidien, passer de longues minutes à caresser le chien.

Parfois, je sortais de mon affranchissement, j’appelais mes parents. J’usais de ma carte téléphonique (oui rappelle toi !) et j’allais à la cabine. Internet balbutiait dans le corps armé, les civils ne savaient pas encore ce que c’était. Le téléphone portable existait juste dans les voitures, bien accroché.

Un affranchissement que j’aimerais retrouver.

Et quand je sortais j’allais à la ville, du moins au bourg, pour atteindre la librairie. Ou alors j’allais aider de la famille qui avait une exploitation maraîchère, et avec laquelle j’ai vécu un 14 juillet extraordinaire.

Je me souviens être allé un peu plus loin, fallait que je change mes billets de train, pour grappiller 4 jours, si possible une semaine. Ce havre de paix, je ne voulais plus le quitter.

Fin juillet, les 18 ans se sont rapprochés, j’ai décidé qu’il fallait rentrer.

Un mois de ma vie dans cet espace-temps, ce quartier (non lointain) de passage, c’est là que j’ai ressenti le plus grand bien-être. Aujourd’hui encore, lorsque je peine à m’endormir, je repense à ces journées, à ces soirées de partage. Au mieux je m’apaise, au pire je ne ressens plus rien.

Ca devient si flou, combien de temps vais-je pouvoir encore me raccrocher à cette madeleine en ayant l’espoir que cela va me rassurer, me prouver qu’il est si simple d’exister ?

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