U comme Universel

Je suis né en France, j’habite en France, je travaille en France et tous les jours, je parle à des français qui sont nés en France, qui habitent en France et qui y travaillent.

Bonjour l’ennui. Il ne manquerait plus que je canne en France aussi. Et allons-y, que je m’y marie, ça serait le grand chelem.

Non mais c’est vrai quoi, tout ce que je fais dans ma vie a un goût franco-français, c’est vaguement emmerdant. Ca doit être pour ça que j’ai la bougeotte, que je sautille partout, que je prends train, voiture et moto pour avaler des kilomètres. Ces kilomètres n’en demeurent pas moins français, et très souvent parisiens.

C’est un sale effet entonnoir, je me sens parfois du très mauvais côté de cet ustensile, le côté restreint, celui qui compresse, celui qui vous rend tout fin comme pour vous lâcher ensuite dans une bouteille d’eau de vie, quitte à regonfler ensuite dans le contenant, lorsqu’il reçoit son contenu.

Je ne peux que prôner l’ouverture, le grand côté de l’entonnoir géant, celui le plus large et le plus aéré, le côté qui a un ciel, le côté doté d’une fenêtre sur l’univers et qui vous pousse à sauter dans ce vide où l’on ne maîtrise plus rien, où l’on est peu de choses, soi-même comme les quelques autres milliards d’âmes enveloppées dans d’éphémères costumes d’os et de chair, qui redeviendront poussière, et qui se promènent sur une boule faite d’eau et de terre, suspendue on ne sait comment dans ce système solaire.

Cette mise en perspective toujours un peu angoissante étant faite, je le reconnais, laissez moi vous dire à quel point cette vacuité m’attire, elle n’a pas de frontières, on y parle un langage universel avec des gens dont on ne comprend que les expressions et vaguement les idées en jouant avec ses yeux que l’on fait tourner juste au dessous de sourcils dont les froncements sont significatifs, eux-mêmes situés sous un front dont les rides vous parlent, la mou de la bouche fait aussi son travail, sans parler des mains bavardes en guise d’aiguillage pour les nuances dans cette drôle de communication.

Ce langage universel est a priori à la portée de tous, avec une maîtrise toujours plus et mieux aiguisée lorsqu’elle répond à une réelle volonté de pratiquer le langage du visage et du corps. Celui qui veut peut brillamment s’y adonner. Il peut sortir de sa terre républicaine, démocratique, monarchique ou dictatoriale (du moins espérons-le) pour remonter l’entonnoir, s’affranchir de façon temporaire ou pérenne de sa vie qui prend sa source sur le lieu de sa naissance, s’émanciper de sa situation géographique, avoir l’espoir d’enrichir sa vie de celles de ceux vivant dans d’autres conditions, avec d’autres cultures, pratiquant d’autres rites, baragouinant d’autres mots, utilisant des sons jamais vraiment entendus, qu’ils soient émis du bout de langue, en provenance de la gorge ou libérés du ventre par une virile respiration savamment contrôlée.

Une vie où l’on oublierait, ne serait-ce qu’un temps, le calendrier trop connu, si longtemps éprouvé, organisant d’invariables cycles et évènements. Une expérience qui ne connait pas les cloches à Pâques, le muguet en mai, et autres rites nationaux ennuyeux, au bénéfice de traditions méconnues, régionales dans son pays, nationales dans un autre, et idéalement tribales dans de petites contrées, de petites régions, de petits pays, où les enfants bénéficient d’un autre héritage que celui que, peu ou prou, nous transmettons tous dans nos sociétés occidentales.

Vivre cette expérience suppose sans doute un abandon. Celui du confort, celui des idées reçues, celui des considérations matérielles, celui de la peur du risque.

Ah le beau parleur que je fais, me direz-vous, en vous demandant si comme vous je n’ai pas un travail auquel je dois me rendre chaque matin, pour épouser une belle carrière ou du moins lui demander un jour sa main, pour m’acheter ou me louer un toit et les murs qui vont avec, si je n’ai pas un enfant à scolariser, si je n’ai pas de la famille à chérir ici, dans cette République française où je suis né.

Et bien oui vous avez raison, j’ai la chance d’avoir tout ceci, du moins d’avoir ces proches. Mais est-ce une fatalité de vivre sous le même couvercle qu’eux ? Est-ce que cela m’empêche d’aller « sabbatiquement » à la rencontre d’amis et de frères de cœur, de planter mon regard dans le leur, de boire un bol de soupe en silence, d’honorer leur hospitalité, d’aider ces gens à cultiver leur terre, en espérant avoir également quelque chose à offrir ? La raison collective répond oui, c’est une fatalité. Et moi aussi, chaque fois que mon raisonnement est empreint de la peur de perdre, d’être lésé.

Raisonnement que mon vieux continent m’a inculqué. C’est un cercle vicieux.

J’emploie le terme « sabbatiquement » à propos. Dans son acception juridique, laquelle permet de prendre le grand air sans perdre son travail, ce dernier étant supposé attendre gentiment que celui qui l’a abandonné revienne des déserts, des montagnes, des plaines, des forêts, des fleuves lointains pour reprendre sa position dans l’entonnoir.

Je me demande vraiment ce que l’on est capable de faire, de commettre dans son petit travail lorsqu’on revient riche de ces pérégrinations, le cœur lourd et fêlé d’avoir dit mille fois au revoir à ses hôtes et parfois adieu, au moment d’embrassades dont on sait pertinemment que ce sont les dernières données dans cette région du monde, dans un instant fort d’étreinte fraternelle. Et que le riche partage n’aura duré que le temps d’un battement de cil.

Les cultures et les langages différent mais notre but est le même : on désire tous un toit et une table entourée d’enfants qui rient. Le langage du corps se comprend à la lumière de ce dessein universel, je bannis le terme « barrière de la langue » de mon vocabulaire.

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