Z comme Zique

A certains, la musique ne parle pas.

Quant à moi, elle m’a pris jeune, m’a toujours accompagné, et ne m’a jamais quitté.

Elle est présente quotidiennement. Le matin, le midi, le soir. Parfois même sans discontinuité du matin au soir, tout simplement.

J’en profite pour répondre tout de suite à ceux qui me disaient, il y a 20 ans, que je serai complètement sourd à 30 ans, à force de me droguer au son. Et bien vous aviez tort, je ne suis pas complètement sourd, je ne suis sourd que d’une oreille.

Sourd d’une oreille, drôle d’expression. D’éminentes personnes auraient pu inventer un mot quand même.

On ne dit pas être aveugle d’un œil (ou alors dans les campagnes très retirées) : le mot borgne a été prévu pour la demi-cécité, pourquoi n’existe-t-il pas d’équivalent pour la demi-surdité ?

Bon, si ce mot existe j’aurais l’air con. Un con à moitié sourd. En attendant, permettez-moi de deviner et d’inventer un mot qui désigne cette surdité d’une oreille, un mot créé lors de notre époque hypocrite du politiquement correct, durant laquelle il faut employer des expressions très amorties, qui débordent d’euphémisme.

Par exemple les nains de Fort Boyard sont devenus soudainement des « personnes de petite taille ». Je pense qu’ils sont heureux d’avoir eu la soudaine impression d’être sortis du nanisme.

Les « personnes de couleurs » doivent également, à coup sûr, sentir comme une réelle avancée depuis qu’il n’est plus politiquement correct de faire une allusion au détail de la couleur de peau. Moi la couleur, je trouve ça joli. Ce n’est pas démago, c’est juste ainsi. Et ça ne m’empêche d’avoir des réactions épidermiques en entendant des personnes convaincues, mais pas convaincantes, tenir des propos de cet acabit : «Comment ça Martial, il est black? Purée j’avais pas remarqué, moi quand je parle à quelqu’un, je ne regarde pas sa couleur de peau, et puis l’âme n’a pas de couleur, bla bla ».

Putain, ça m’énerve ces propos. Comme si mettre en avant les cheveux crépus, le nez patate, et la peau noire dudit Martial était un crime.

Le crime c’est de nier de telles caractéristiques et de les saupoudrer de politiquement correct, de la politique du déni. Le vocabulaire pallie les tentatives vaines de changement des mentalités.

D’ailleurs je suis dans la méprise depuis quelques lignes, je ne devrais pas dire « sourd » mais « malentendant » : c’est la formule consacrée. Heureusement que les sourds n’entendent pas ça.

Quelle digression, et quel « digresseur » je fais.  Mais ce mot heurte ma sensibilité, employez s’il vous plaît le terme « personne qui prend des chemins détournés » pour me désigner. Je le vivrai mieux.

Bref, quel mot donc pourrais-je trouver pour la demi-surdité si j’étais un parlementaire des années (20)10 ?

« hémi-déficient auditif » ? « Mi-malentendant » ?

Certainement pas « borgne auriculaire » en tout cas. Allez, va pour « Pas-très-bien-entendant », PTBE.

Tout ça pour vous dire en vous rassurant : je ne suis pas complètement PTBE, en fait. Mon oreille gauche ne perçoit plus aucun aiguë, et elle n’est plus très fiable dans le « conversationnel quotidien », comme le disent pudiquement les ORL.

Et la perte partielle ou totale de l’ouïe étant irréversible, je ne peux que stopper l’avancée du silence mais je n’y arrive pas.

Non, je n’y arrive pas.

C’est que la musique, elle rythme ma vie, elle se substitue à la montre, elle me donne une notion du temps. Prenons le matin par exemple : si j’ai pris du retard, je mets une chanson dont l’audition comporte un challenge, comme par exemple d’avoir pris ma douche avant la fin ; j’en mets une autre à l’issue de laquelle je devrai être rasé et brossé de l’émail. Une autre pour le choix des fringues du jour et l’habillage. Et une petite dernière pour savourer d’avoir largement récupéré le temps perdu au point d’avoir une avance aussi longue que l’intro de « The Wall ».

Avec la musique, je sais exactement où j’en suis dans le temps. C’en est parfois déprimant lors de footings durant lesquels j’ai l’impression de tracter une caravane. Au passage, sachez-le : je souhaite mourir sans avoir eu un jour à conduire une voiture nantie de deux sur-rétroviseurs, et qui tracte une caravane.

Avec la musique, je sais donc exactement où j’en suis dans le temps. Depuis longtemps …

Je me souviens des trajets à pied pour gagner le bahut, bravant les mauvaises conditions climatiques, les côtes hors norme, pour éviter bus et RER, et surtout pour le plaisir de marcher 40 minutes en musique, le casque de mon walkman dans les oreilles, en avançant d’un pas cadencé, une cassette dans le Panasonic, trois autres dans le sac à dos en cas de coup dur.

Ces cassettes soigneusement enregistrées … d’abord la face A, puis la face B, tout cela en anticipant ces moments où l’on appuie sur auto-reverse pour reprendre parfaitement, après un tout léger blanc, le cours du kif.

Dieu sait que le cours de mon kif était élevé, il n’avait pas de prix, malheur à celui qui osait me demander une clope, une adresse, ou je ne sais quel autre chose qui avait pour effet de me déboucher les oreilles. Geste que je ne faisais pas à la première question, j’ai des principes.

Dans mes rêves les plus fous, je ne fantasmais même pas ce dont nous disposons aujourd’hui : des archos, des IPod, qui lisent du MP3, format de l’excès. Le juke-box à porter de doigt.

De la musique à l’excès, j’adore. Alors les CD, je les transforme, pour la balade, pour la voiture (qui ne tracte rien, vous l’aurez compris). Mais je reste attaché au support CD, à son boitier et à son livret. D’ailleurs, si j’avais le temps de chiner et un peu de sous, je crois que je le vinyle me siérait.

C’est que la galette, j’y suis attaché. Un support de ma génération dans ses jeunes années. Qui n’a pas eu un mange-disque orange avant d’entamer sa phase où l’on épelait « potiron » sur sa dictée magique rouge ?

Le vinyle m’intriguait, il était exigeant, tout était emprunt de rigueur : la délicate, car non évidente, sortie du 33 tours de sa grande pochette, et de la fine chemise qui l’enveloppait de près, qui le cintrait. Le positionnement délicat sur la platine, et le point d’orgue : tenter de poser le saphir / diamant dans une bonne strie. Et là « en avant la zizique » qui accueillait des petits craquements délicats et toujours bienvenus.

Ce rituel me rappelle une chanson de Pearl jam « Spin the black circle », que le groupe dédie lors de son concert de 2003 au Madison square garden de cette façon : « I’d like to dedicade this to all the records stores in NYC because they are the best in the world ».

“You’re so warm…oh, the ritual…when I lay down your crooked arm…

Spin, spin…spin the black circle »

Ca me parle.

Et maintenant plus de saphir, plus de crooked arm, juste un bouton open/eject.

Et le MP3 donc.

Je joue le jeu de mon époque, le juke-box dans la poche, je chausse un casque pour étendre mon linge, vider mon lave-vaisselle, descendre un truc à la voiture. Je me fous que ces opérations durent une, deux, trois chansons ou six belles intro.

Si je décide le matin qu’il me serait vital pour mon complet bien-être du jour d’avoir entendu avant de me coucher Bashung, Gainsbourg, Editors, PJ Harvey, Benjamin Biolay, Emiliana Torrini, Beastie Boys, NTM, The Ramones, Léo Ferret, Tom Waits, The Smiths, Interpol, Les Clashs, Bruce Springsteen, Nina Simone, etc, ainsi soit-il.

Ce matin, par exemple, écouter « Magnificent seven » des Clashs m’est paru indispensable pour passer une bonne journée.

Je crois que faire hurler le dernier DVD live de Depeche Mode deviendra bientôt indispensable.

Pour l’heure, car pas de bon billet sans bonne musique pour l’écrire, c’est le grand Serge qui pénètre mon oreille gauche qui se ferme peu à peu : « Love on the beat ».

The beat, always the beat.

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