Comme un vendredi

Vendredi, c’est un jour où les échoués trouvent des sauvages sur les îles désertes et se lient d’on ne sait quoi avec eux. Du moins, l’on recense un cas.

Il faut dire que c’est le jour de Vénus, le jour des amoureux, celui de la séduction et des rencontres. Robinson est donc tombé logiquement, un vendredi, sur son petit sauvage éponyme.

Quand je mentionne « tombé sur », je ne dévoile pas des épisodes tus par la littérature, et dont j’aurais eu connaissance. Je ne me permets d’ailleurs pas de juger de la sexualité respective, et éventuellement partagée d’un naufragé et d’un indigène.

Après tout, que ferait-on à la place de Sir Robinson ? Je vous renvoie à la question que l’on vous a tous posée un soir, à l’occasion d’un dîner intégrant un judicieux breuvage : « tu ferais quoi, toi, sur une île déserte si tu te retrouvais avec une personne du même sexe ? ».

Moi, ma réponse est aussi invariable que pompeusement argumentée: « sur une île déserte avec une personne du même sexe, ce n’est pas une île vraiment déserte. En outre me vois-je contraint de sursoir à répondre à cette question dont je n’aurais des bribes de réponses qu’une fois confronté à la situation, ce qui suppose que je me programme un voyage en avion qui tourne mal, au moment où ledit avion survole la mer, que j’y survive, que je ne me fasse donc pas croquer par des requins ou autres poissons incongrus, ou que je ne me noie pas après une crampe fatale, et que j’ai la lucidité d’entrevoir une île, et que sur cette île, il n’y ait pas âme qui vive à part une personne du même sexe. Et là je considèrerai la question ».

C’est vrai quoi, à quoi bon répondre à cette question ? C’est comme se demander ce qu’on ferait après avoir gagné à l’Euromillion du vendredi, ou bien si on avait le pouvoir d’être invisible ? On n’en sait foutre rien.

En parlant de requins et de poissons incongrus, vendredi, c’est aussi le jour pendant lequel les probabilités de mourir étranglé par une arête fatale sont bien plus élevées que pendant tous les autres jours de la semaine ; à quelques heures du week-end, c’est quand même ballot. En effet, les chrétiens sont supposés, en vertu de leurs pratiques, bouder la viande, souvent au profit du poisson.

Il faut dire que c’est parfois la seule pratique qui donne l’impression à un chrétien qu’il en est un. Un Cap’tain Igloo fait d’ailleurs souvent l’affaire.

Mais le vendredi, c’est avant tout un jour de préparation, le premier jour du triptyque VSD, celui où certains étages dans les entreprises ressemblent au désert de Gobi ; et dans ce désert, les quelques baroudeurs sont plutôt charmants : la vieille bique du 5ème, à la compta, lâche un  « Bonjour » inédit depuis le début de la semaine, en pensant à son cours de danse de salon du soir ; le dragueur invétéré de la direction du développement affiche un sourire encore plus lubrique qu’à l’accoutumée en s’imaginant bientôt choper quelques donzelles imbibées en boite (oh putain ce week-end, je le sens, je vais pécho ! ») ; Le futur retraité de la DRH se satisfait d’avoir plié une énième semaine qui le rapproche de sa nouvelle vie dans laquelle il ne sait pas encore quoi faire, et l’éloigne d’un terrain devenu trop technique, trop évolutif, sur lequel il sature de composer avec ces jeunes trentenaires qu’il ne comprend manifestement pas (« Ca veut dire quoi relou ? »).

Au passage, l’association des termes « jeune » et « trentenaire » ne constitue pas un oxymore, j’y tiens.

L’ambiance est donc plutôt bonne le vendredi, et de moins en moins besogneuse, au fil des heures. Dès potron-minet, du moins 9 heures du matin, le ton est donné : les cravates prennent leur journée, et bien souvent jeans et polos sont de sortie. C’est le friday wear, pratique héritée de nos voisins anglais. Sauf que les anglais, ils savent se saper, et que les français teintent le friday wear de « sunday night wear », c’est-à-dire qu’ils se sapent un petit peu n’importe comment, sous prétexte que c’est vendredi et que le vendredi c’est déjà le week-end ; et il faut le faire savoir en montrant à tous ces gens sérieux de la boite, ses plus belles parures « casual ».

Aussi refreine-je parfois, en voyant mes pairs parader, de gentilles et délicates remarques ironiques et facétieuses : « Salut ! Tiens tu t’es programmé une journée de rangement de dossiers aujourd’hui ? ».

Je les refreine car je sais bien que l’individu affublé d’un pantalon à pinces, d’un polo manches longues « Gémo » (ouf, on a échappé au maillot du PSG floqué « TITI 69 ») et portant une paire de … oui c’est bien ça … de tennis éprouvées aux boucles de lacets aussi grandes que des lassos, autrefois aperçues aux pieds d’un septuagénaire, dans les années 80, n’a pas l’intention de faire des allers-retours au sous-sol pour faire un peu d’archivage.

Il est tout simplement en phase avec sa perception du casual. Ou alors il a trop fêté Jupiter la veille pour être en mesure de bénéficier le lendemain matin du discernement nécessaire à une jolie composition vestimentaire, laquelle finit en ce vendredi par renvoyer au monde, et au responsable hiérarchique en particulier, l’état d’esprit du jour.

Le vendredi reste donc un jour à part, hybride, sui-generis (va falloir aller un peu dans le dico les amis), un jour où l’on va au boulot en se disant que rien ne sera urgent ou important ,que le lien de subordination est déjà presque suspendu. Et que la course effrénée du parent travailleur cessera le soir, laissera place à un espace-temps rien qu’à soi, à l’échouage hebdomadaire sur son île déserte chérie, dans laquelle la famille et les amis ont droit de cité, où les parenthèses culturelles, abandonnées toute la semaine, retrouveront une place.

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