J’ai vu Jésus et j’ai su … qu’il n’en pouvait plus

C’était un vendredi 13. De Pigalle à Montmartre, je flânais paisiblement, j’errais plutôt que de me terrer. A la sortie de la station Les Abbesses, je consultais le plan de métro à la surface, histoire de trouver ma voie vers le Sacré-Cœur, quand tout à coup je l’ai vu. Je m’imaginais aller à sa rencontre et lui causer un peu, mais je m’en sentais déjà un peu gêné car je n’approche pas les stars. Question de principe, je ne m’abaisse pas à faire le fan, c’est donner trop d’importance aux vedettes.

Mais après quelques minutes de sclérose à le voir posté là assis, à prendre son p’tit noir, en touillant lentement et de façon continue son nectar, je me suis nanti de culot, je me suis donc culotté, pour aborder ce barbu qui portait des lunettes de soleil. S’il voulait vraiment être peinard, Jésus aurait porté un costard. Pas un Prada bien entendu. Le Diable, lui, s’habille en Prada. Jésus pourrait donc distinctement préférer un Hugo Boss. Au lieu de ça, il était paré, outre ses lunettes de soleil de type grosse-mouche-qui-fait-chier-dans-la-chambre-juste-avant-de-dormir-et-qu’on-n’arrive-pas-à-chasser, de sa chasuble tout droit sortie de la fête du blanc.

Je décidais de l’approcher avec tact, à la manière d’un enfant, donc sans trop de tact en fait. Aussi, tentais-je un « bonjour ! ». Pas de réponse.

« Bonjour » re-tentais-je.

« Hum » obtenais-je. Il ne me regardait même pas.

Bon ok, déjà que s’il était hilare, je ne m’en apercevrais pas forcément, entre ses lunettes et sa grosse barbe, mais si en plus il fait la gueule, ça s’annonce gai.

« J’ai beaucoup entendu parler de vous »… « Ho, ho, Monsieur Jésus, vous m’entendez ? ».

Comment il me snobait, j’hallucinais. « Allez s’il vous plaît, je peux m’asseoir quelques minutes avec vous ? J’ai le moral dans les chaussettes en plus ». Je réalisais tout de suite la stupidité de l’expression employée. Des chaussettes, il n’en portait jamais. Aussi corrigeais-je : « le moral dans les sandalettes, quoi ! ».

Instantanément, d’un signe de la main, il m’invitait à prendre place en face de lui.

« Un café noir s’il vous plaît ! ». Une fois cet ordre passé, je ne savais pas quoi faire ou dire, j’avais les mains moites, complètement impressionné.

« On se dit tu ? »… Silence de Jésus.

« Vous savez, Jules César, tout le monde le tutoyait ». Bon ok, tout le monde lui disait « tu », et à la fin il s’est fait plantu.

Silence invariable de Jésus, je comprenais le concept de Jésus Superstar. Il ne daignait même pas me regarder, bien qu’étant désormais assis en face de lui.

« Je ne vais pas y aller par quatre chemins, c’est quoi ce bordel dans le monde là ? ».

« Un autre ! » me répondait-il. Ah non, il s’adressait au serveur.

« Monsieur Jésus, mes connaissances sur toi sont assez rudimentaires, mais tu ne devrais pas être en train de te commander une Evian que tu transformerais en Cheval blanc, plutôt que de te caféiner ? Ou te mêler à la foule pour lui parler comme le faisait Socrate ? ». « Et puis dis moi, c’est quoi ce bordel alors ? Ces guerres, ces attentats, ces enfants qui crèvent de faim, ces maladies, ce mal-être collectif, ces prix de logement exorbitants au mètre carré ?». Bref, à quoi tou youes Yézou ? Pensais-je en espagnol…

«  Comment t’appelles-tu ? ».

Je n’avais pas vu sa bouche bouger, et j’avais pourtant bien entendu le son de sa voix. Elle était très grave, mais moins que son air. Je m’exécutais, lui livrant mon prénom. Sa langue se déliait, il me racontait des trucs abracadabrants, me disant qu’il n’était pas de son ressort d’intervenir sur tout, qu’on était responsables de nos actes, nous les hommes ordinaires, qu’il n’était qu’une sentinelle, bref il me racontait la messe ; j’avais l’impression d’avoir en face de moi un Président de la République en fonction excellant dans le transfert de responsabilité.

« Mais si tu fais rien, pourquoi on ne supprime pas ton poste ? Ça te foutrait la paix en plus ». J’avais vraiment pris le parti de le tutoyer.

Il s’en foutait, et semblait blasé, m’expliquant qu’il était au placard depuis l’avènement de la psychanalyse au 19ème siècle, « l’homme ne croit désormais qu’en lui ». Et que c’est en 1966 que John Lennon avait enfoncé le clou en déclarant que les Beatles était plus connus que lui. Ca lui a foutu une claque, une mandale, une sandale. Et depuis tout est parti à vau-l’eau.

« Mon cul, Jésus, si je peux me permettre, le bordel a commencé avant, bien avant. Tu ne fais plus rien depuis des siècles et on continue de t’honorer, de croire en toi ; des fois, ça me fout les foies cet engouement pour toi».

C’est vrai quoi, en en plus toute sa légende remplit le calendrier de prénoms cons.

«Garçon, un autre ! Et puis ce qui va avec ». Jésus se transformait en cafetière, ses lunettes devaient en fait camoufler de grosses valoches. Et en plus au lieu de mettre de l’eau dans son vin, il mettait maintenant du calva dans son café. Jésus 2000, ça valait le détour. Et j’assistais à ça.

« Pfff, Jésus c’est naze, arrête ! Prends plutôt un B-52’s … Clope ?». Il avait ce qu’il fallait, il roulait son Amsterdamer, tranquillement. Une fois ce rituel acquitté et après m’avoir confié qu’il me trouvait collant mais sympathique, Jésus me racontait qu’il portait un fardeau, celui du déclin de la foi. Il déplorait le fait que l’Eglise ne soit plus un refuge, que les curés soient déclassés. « Aujourd’hui, quand vous autres voulez vous confier, vous poussez la porte d’un psychologue mais plus celle des églises, vous n’avez plus de spiritualité ». Oh la la, Jésus était en plein burn-out, et je pouvais rien pour lui.

Je lui proposais de m’accompagner jusqu’au Sacré-Cœur mais ça ne le branchait pas. Je m’apprêtais alors à le laisser cloué là, pour ruminer, quand son portable se mettait à sonner.

Ah non, c’était le mien, c’était mon alarme de 6h55.

7h03, mon café a étrangement le goût du calva, et pour la première fois j’entends des cloches au loin … Aujourd’hui, c’est décidé, je vais réfléchir un peu à tout ça.

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