Oeuvres vives, oeuvres mortes (II)

Quelle est la différence entre un homme et un animal ? Le premier serait pour certains un chef d’œuvre de la nature, et le second un être mécanique. L’homme agirait selon sa raison et son désir de communauté politique, et l’animal selon des nécessités naturelles, c’est-à-dire basiques.

Jan avait beaucoup de mal avec ce clivage, estimant que le chef d’œuvre de la nature était en fait un grand malentendu. Selon lui, nous étions plus proches de l’animal que du demi Dieu : l’homme est un animal qui peut se permettre de refouler son animalité (car il pense, parle, et légifère), qui marche sur la pointe des pieds, pour ne pas la réveiller. En effet, Jan pensait qu’un animal sommeille en nous, et que lorsqu’il se réveille, l’homme est plus animal que les animaux car son animalité est consciente (il a en effet conscience qu’il se défoule, fait et se fait du mal) bien qu’elle soit parfois non maîtrisable.

Jan pensait aussi, avec une certaine détresse, que l’homme n’est jamais autant  animal que lorsqu’il a, par exemple, un volant entre les mains. Et bien, oui, ce ne sont pas des hommes pourvus de raison qui conduisent des voitures, ce ne sont pas des animaux non plus, ce sont des anihommes. 

L’anihomme bafoue le contrat social, défie les règles édictées par et pour des êtres humains dotés de raison, à des fins de sécurité des membres de la communauté (l’homme ayant dû depuis la nuit des temps se préserver de lui et des autres, en régissant des règles collectives). L’anihomme, lorsqu’il conduit une voiture, met délibérément en danger la vie d’autrui, c’en est même devenu une infraction pénale (« la mise en danger délibérée de la vie d’autrui»). Il peut même avoir des pulsions autodestructrices en mettant délibérément en danger sa propre vie.

Le soleil noircissait désormais complètement, par son absence, une mer qui semblait un peu plus encline à inspirer le songeur du soir.

Et lorsqu’il reprenait ses réflexions navigantes sur lui et ses pairs, Jan aurait volontiers opté pour un autre clivage : il y a l’animal, l’homme (aux caractéristiques théoriques trop surestimées, opposé à l’animal), et l’anihomme (l’homme qui ne contrôle pas sa vraie nature). Il interrogeait du regard l’océan, comme pour faire valider sa pensée. La mer ne pouvait pas lui donner tort, l’anihomme passait son temps à tenter de la dompter, à glisser sur elle, en immergeant les œuvres vives de ses navires, si possible en la salissant.

Du côté terrestre, Jan se rappelait d’évènements historiques, de faits divers, ou de scènes plus proches de lui, où l’anihomme s’était souvent montré. Il souriait en pensant qu’il valait mieux tenter de prendre l’os d’un chien, que de piquer à l’anihomme la place de place de parking fraîchement repérée, car ça risquait de réveiller la bête.

Ce qui laissait à songer à Jan que l’homme est fragile, en sursis, aussi instable que certaines solutions chimiques, et que s’il ne domine pas sa bête, c’est elle qui le bouffe. Et sa condition d’homme n’en est que minorée, parfois annihilée, et que l’animal duquel il se distingue est en fait un authentique Dieu en comparaison.

Le concernant, Jan avait pleinement conscience de la nature de sa bête, de ce qui le rendait anihomme ; il souhaitait enfin la contrôler cette accompagnatrice indésirable. Elle ne se réveillait pas comme ça, de temps à autre. Sa bête à lui était insomniaque, parfaitement adaptée à un rôle de sentinelle, et son travail était insidieux, sournois.

Elle l’empêchait de profiter des moments d’allégresse.

Elle l’empêchait d’aimer. A vrai dire de bien aimer, d’aimer bien, de façon légère et apaisée. Sa bête à lui ne nuisait pas aux autres, elle le nuisait, et nuisait l’Autre. Anežka en faisait les frais.

[…]

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s