Oeuvres vives, oeuvres mortes (III)

Jan contemplait au loin les lumières des bateaux qui scalpaient la mer, et ses pensées s’égaraient, au point d’en oublier très temporairement la mise au point du moment. Comment de tels engins faisaient pour ne pas sombrer ? Jan avait certes déjà expérimenté la théorie de la poussée d’Archimède, gamin, à la piscine. Il se souvenait que c’est l’air, le vide qui empêche de couler, en ce qu’il est plus léger que l’eau. Remplir son corps d’air fait flotter, et lorsque l’air est expulsé, le corps redevient plus lourd que l’eau, et il sombre.

Il en va du même de la partie immergée du bateau : les œuvres vives contiennent beaucoup d’air par rapport à sa densité. Il flotte commun verre à moitié rempli qui serait posé sur l’eau. « C’est bizarre ! » lâchait Jan, laissant la mer entendre sa voix pour la première fois en près de 4 heures. Il se disait en cet instant que sur la terre, c’était précisément l’inverse, les œuvres vives s’exercent dans l’air, les œuvres mortes sont celles que l’homme montre lorsqu’il sombre, profondément, en dessous de la ligne de flottaison.

Dieu sait que Jan s’y rendait dans les tréfonds lorsque sa bête prenait le dessus sur lui, et l’empêchait d’aimer Anežka, comme il en mourait d’envie. Il ne décidait pas toujours.

Anežka. Elle était belle et pétillante, un cadeau de la vie, au moment où Jan ne se sentait pas prêt à le recevoir. L’hésitation quant à l’acceptation ou non de ce beau cadeau n’avait pas duré longtemps, Jan s’était laissé doucement envahir par Anežka.

Anežka et ses yeux, Anežka et son sourire, Anežka et son corps qu’il aimait tant explorer. Jan aimait par-dessus tout lui parler, rire avec elle, lui faire l’amour ; en fait il aimait tout. Ce triptyque pouvait se répéter plusieurs fois dans une même journée, ce qu’ils savouraient, se sentant moins ordinaires que le reste du monde.

Cette pensée de Jan pour Anežka lui donnait l’impression d’avoir repêché le soleil, besognant, là-bas, de l’autre côté de la terre. Jan en était complètement rasséréné, tout comme ce lymphatique océan semblant très attentif à cet étranger qui venait d’émettre un son. La mer devenait connivente.

Avec Anežka, tout était devenu vite beau et bon, mais tout aussi rapidement, Jan multipliait les maladresses et déployait son incapacité à faire confiance ; ces travers étaient aussi puissants que l’amour qu’éprouvait Jan pour Anežka : sans borne. L’œuvre de la vie et les vestiges du passé lui avait choisi ces bagages-ci pour lui, difficile à porter lorsqu’on a un être à aimer.

Jan avait tenté de dompter son insupportable bête : elle s’était trop de fois montrée, bafouant les règles élémentaires du couple comme l’anihomme bafoue le contrat social. Il devenait cet anihomme qu’il détestait apercevoir chez ses pairs : impulsif, sans discernement, parfois défiant, pouvant en cinq minutes cesser de célébrer son Anežka et laisser la bête se jeter à sa gorge, au risque de lui faire du mal, de la fâcher, ou pire de la décevoir.

Jan savait pourquoi l’animal sortait, préférant l’attaque à la défense : Jan avait peur. Jan avait sans cesse très peur. Il ressentait l’exposition au danger, qui menacerait  un jour son couple, il en était certain. Jan croyait qu’être attentif, et même devenir une vraie sentinelle, retarderait l’impensable, l’insupportable, et que cette préparation à l’indubitable, c’est-à-dire la perteAnežka, lui ferait moins mal le moment venu, s’il s’y préparait peu à peu.

Anežka était la femme du reste de sa vie ; une vie dans laquelle, à tous ses stades et à l’occasion de tous ses évènements, Jan se sentait menacé. Cette pensée faisait battre son cœur à un rythme frénétique, et il se sentait ivre soudainement.

Jan se déshabillait, physiquement cette fois. Dans la fraîcheur de la nuit, il se dirigeait nu vers sa confidente du soir, il titubait sérieusement.

Quelques années maintenant qu’il abritait le démon, c’était peut être même le contraire. Mais cette nuit là, c’est bien Jan qui pouvait choisir de tuer d’un coup la bête. Elle tentait bien, cette garce, de le tuer à petits feux depuis tant de temps.

[…]

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