De l’art de tenter de justifier exagérément une profonde aversion à l’égard de la forêt

C’est l’automne, et je ne m’en offusque pas.

Après tout ce cycle, toujours en cours, a vocation, comme ceux d’avant et ceux d’après, à vaciller, à basculer gentiment vers une certaine sénilité, après avoir rayonné durant la force estivale de son âge, et avant de doucement mourir. Puis de renaître, rayonner, vaciller, sombrer, renaître…

C’est l’automne, et je ne m’en offusque pas. Car de toute façon je n’y peux rien. Je ne peux que fuir le terrain où il s’exprime le plus ardemment, celui où il règne sombrement après l’été indien. Ce terrain si souvent fréquenté, gamin, et sur lequel je ne peux plus évoluer ; ce terrain, cet empire de l’automne, là où je t’emmènerai PAS, là où mes semblables se ressourcent alors que j’y suffoque, cet endroit plein d’arbres avec des chemins, des sentiers, des allées cavalières, cet espace qui indique quel jour nous sommes (en général le dimanche), je le déteste : OUI, JE DETESTE LA FORET.

Ce que je hais la forêt, elle me fout les jetons. En été, passe encore, mais à l’automne, oui à l’automne, la forêt est décidément l’obscur royaume de mes démons.

Je sais à quoi sert une forêt, mais je ne sais pas à quoi sert de s’y promener, en automne en particulier. La forêt est et doit demeurer le Spa des chiens ; il y fait humide, c’est enlisant, glissant, plein de mousse, c’est boueux. On y voit d’horribles champignons, des marrons, des oursins verts, un ciel de feuilles, des mains dans le dos qui tiennent des laisses, des arbres dont les hommes troublent la quiétude pour polir égoïstement la leur. Et il y a aussi ces flaques d’eau facétieuses, ces « congères » forestières qui se couvrent exprès de feuilles marronnâtes pour accueillir sournoisement des pieds distraits, parfois des chevilles, au mieux des mollets. Oui, c’est humide. Et c’est brumeux : je prétexterai la survenance d’asthme à quiconque m’invitera dans ce décor ténébreux ; même une rapide et impromptue traversée en footing pourrait contrarier l’amitié de dix ans partagée avec mon accompagnateur.

Je ne comprends pas comment Robin des Bois et Thierry la Fronde ont pu trouver refuge dans ce monde ténébreux ; ces crâneurs si sûrs d’eux qu’ils y évoluaient en collants. Mon Koh-Lanta ne se situerait pas dans je ne sais quelle île du Pacifique. Non, mon Koh-Lanta s’appellerait Fontainebleau, Brocéliande, ou Rambouillet, pays ayant choisi un jour de s’édifier en englobant ces boqueteaux inquiétants.

Et mon tombeau, l’Amazonie. 

Car dans la forêt, dans les bois, il y est question de survie. Je crois être devenu un homme à l’occasion d’une énième promenade dominicale dans les bois, sans même avoir été prévenu. Je pourrais leur être redevable à ces bois, leur vouer un culte. Mais non. J’ai participé malgré moi à une sorte de rite, gamin, comme ceux par lesquels dans certaines tribus, des jeunes hommes deviennent de vrais hommes en tuant des poules, des requins, des lions. Mon rite était d’ailleurs un rite intuitu personae, applicable qu’à moi (donc ce n’est en fait pas un rite du tout), disons plutôt une initiation…

On peut penser que j’exagère en comparant une expérience forestière au sacrifice d’un lion mais à bien y regarder qui aurait pu rester un enfant émerveillé par cette damnée sorcière après avoir connu, lors d’un dimanche de novembre 1986, une balade forestière humide s’achevant au bout d’une heure et demie par une désespérante activité non concluante initulée « A la recherche de la Renault 12 garée à l’arrache par le père » et nécessitant de rentrer à pied à la maison, sous la pluie, dans le froid, de nuit, durant 10 kilomètres, soit deux heures et demi de marche ?

Je suis devenu un homme à cause de la forêt. Je nétais pas pressé.

Nota : la R12 a été retrouvée le lendemain.

Nota 2 : comment oser prétendre que j’exagère-un-peu-quand-même ?

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