Laparoschisis – Acte I (la grossesse)

(Avis au lecteur cherchant du réconfort, cette histoire se finit très bien).

Laparoschisis (La Pa Ro Ski Zisse), également appelé Gastroschisis.

En Août 2005, ces termes ne me disaient rien. Ca ne sonnait simplement pas très bien de prime abord dans le cadre d’une première échographie. Ma compagne, la future maman, et moi, le futur papa, ne comprenions pas vraiment cette anomalie qui touchait notre enfant à naître (qui pour le moment n’était qu’un  haricot asexué).

Pourtant le compte-rendu était clair, du moins pour ce vilain échographe qui venait d’y écrire : « suspicion de Laparoschisis ». Et lorsqu’on écoute une tentative d’explication médicale d’une suspicion de Laparoschisis, on ne sait pas quoi faire avec son visage. Tous les simleys de la palette y passent : la joie, l’angoisse, la peur, l’étonnement, la colère, la rage, l’écœurement. On ne sait plus où on habite, c’est un mini KO.

L’instant d’après, je me retrouvais au volant de ma voiture, sans avoir recouvré totalement la clarté de mes idées. Pendant de longues minutes après l’échographie, la route défilait assez vite, moins vite que les pensées. Avec la maman, on commençait à écrire un film avec des fins alternatives.

Le vilain échographe nous avait pourtant mis en garde en nous tendant les captures d’écran de l’échographie : « Ne fantasmez pas trop sur les clichés ! ». Pour ma part, je n’avais pas entendu cette phrase sur le moment, elle me revenait sur le chemin du retour, ce chemin qui aurait dû se terminer par une joyeuse scène d’étreinte avec mes parents. On se serait félicité que tout allait bien.

Il y a bien eu une étreinte… entre yeux gonflés. Puis des heures de silence, du réconfort, de la réflexion comme si nous pouvions trouver une solution nous-mêmes, bâtir une stratégie. La création d’une règle d’or s’imposait aussi : pas d’Internet sur le sujet (même s’il est vrai que j’aurais aimé lire les lignes que j’écris à l’époque, surtout celles de la fin).

Il semblait aisé de respecter cette règle d’or, en pleine période de vacances estivales (2005) ; nous étions éloignés des activités d’intérieur, de l’ordinateur. Cela nous permettait d’entretenir cette conviction qu’on se forgeait pour qu’il devienne un leitmotiv : « l’hôpital provincial vétuste, trop beige et trop marron, qui avait exceptionnellement accepté de faire cette échographie, était manifestement doté d’équipements qui ne pouvaient qu’avoir déliré au moment de l’échographie ».

Cette idée nous donnait de quoi patienter jusqu’à une échéance joyeuse : le mariage aoûtien d’amis, quelques jours après l’échographie. Pour cette occasion, je travaillais mon élocution pour ne pas bafouiller lors de la lecture d’un texte.

De quoi patienter aussi en attendant que l’échographe de Redon nous obtienne un rendez-vous en région parisienne. Car, dans toute cette consternation, il y eût cette heureuse coïncidence : l’échographe provincial venait de quitter l’hôpital de la région parisienne dans lequel l’accouchement de la maman était prévu (Poissy).

Le coup de fil tant attendu pendant 5 jours finissait par arriver et c’est sans fâcherie qu’il convenait d’écourter ces étranges vacances bretonnes pour vite aller faire vérifier l’état de santé du haricot, chez nous, dans les Yvelines.

Le moment le plus obsédant et le plus redouté des dix jours précédents arrivait enfin : la nouvelle échographie. Le souvenir de l’injonction de ne pas fantasmer sur les précédents clichés chahutait une nouvelle fois mes pensées les plus positives. Qu’allait-on nous proposer de faire ?  J’angoissais comme jamais. Je repensais à la salle d’attente de Redon, dont le souvenir marronnâtre s’estompait à mesure que je m’imprégnais des murs pastel de l’hôpital de Poissy. Quelques trucs de couleur rose bonbon attiraient également, ici et là, mon œil nerveux et curieux.

Assez vite, le nom de jeune fille de ma compagne raisonnait. On nous appelait. Tous les deux, tous les trois. L’échographe était une femme. J’en tirais un premier réconfort. Statistiquement, c’était pourtant très probable.

Sa voix était douce, et elle souriait. Une telle femme ne pouvait pas nous annoncer une mauvaise nouvelle, nous faire repasser de trois à deux, je ne pouvais pas y croire.

L’échographe se mettait alors à faire son travail : à secouer son tube de gel pour le faire péter sur le bidon de la maman, et y répandre le gel froid avec une sonde plus froide encore.

Pendant ce temps, tel un passager guettant les expressions de l’hôtesse dans les turbulences pour savoir s’il y a lieu de s’inquiéter, je regardais l’échographe : notre avion allait-il se crasher alors qu’il venait à peine de décoller ?

La sage-femme avait toujours le sourire. Elle faisait ce qu’elle savait faire, lentement, doucement, de façon très appliquée pour finalement confirmer le diagnostic. Aïe. Elle était pourtant sympathique cette femme.

Et comme elle venait de tirer à nouveau le portrait du mini bébé, son premier dossier était déjà mis à jour de ses tout nouveaux clichés. « A quoi bon » me disais-je ? En tout cas, pas d’indication particulière cette fois sur la possibilité de fantasmer ou non en ces nouvelles photos.

Alors on les regardait, dans la salle d’attente où l’on avait été convié à patienter avant de faire « le point » avec l’échographe et un autre médecin, pour en savoir un peu plus sur le Laparo-machin-chose.

Vous lirez des définitions très médicales à propos du Laparoschisis ou Gastroschisis. Je vous livre la mienne : au moment où le fœtus se forme, son ventre se ferme mais il oublie d’inviter les intestins à l’intérieur. Le ventre du bébé n’est d’ailleurs jamais fermé complètement durant la grossesse.

Il s’emblerait que le ventre du fœtus ait cette facétie dans un cas sur dix mille.

A l’occasion de cet entretien, on apprenait aussi que cette pathologie ne remettait pas en cause la grossesse. Entendre ces mots. Enfin, il était temps. Et cette anomalie s’opère sans problème, selon un protocole bien déterminé. Ouf ! On pouvait se concentrer sur d’autres sursis : la biopsie qui comportait des risques de fausse couche, les examens chromosomiques (oh c’est un garçon !!!), les échographies mensuelles à venir. Autre information capitale qui nous était livrée : c’est à l’hôpital des enfants malades, l’hôpital Necker, que le protocole se poursuivrait. Et c’est là que notre « bébé laparo » naîtrait.

Des semaines ordinaires s’en suivaient, ponctuées de quelques énervements envers les gens qui nous disaient « Mais comment vous faîtes pour le prendre aussi bien ? » ou  de discussions avec des amis ou connaissances pro « psychologue à toutes les sauces », qui savaient mieux que nous ce qui était bon pour nous, et qui nous fatiguaient réellement. Nous rétorquions que nous voulions commencer par tenter l’utilisation de notre propre force morale.

Pour le reste, c’était normal, il fallait prévoir une chambre, une nacelle, et des affaires. La taille « préma » était recommandée.

L’automne permettait de finir d’avertir les gens d’une bonne nouvelle, la grossesse. Puis d’une autre : bonne ou pas, on ne saura qu’à la naissance, après l’opération. Si les intestins sont réintégrés en une seule fois, l’évènement heureux s’accompagnera d’une complète délivrance. Et si ce n’est pas le cas… (je crois que personne n’y pensait vraiment).

On se contentait de voir le bonhomme grandir à chaque échographie, et de se féliciter  qu’il prenne du poids : on nous disait sans cesse que plus le bébé est « gros », plus il est en capacité d’endurer l’opération, sa première opération chirurgicale, le jour de… son premier jour.

Pour ce faire, les intestins qui baignent et grandissent depuis des mois dans le liquide amniotique sont surveillés. Et puisque le liquide amniotique peut altérer les intestins, il doit être changé : piqûre dans le ventre de la maman, de manière à changer l’eau de l’aquarium.

De quoi voir par la suite les intestins à nouveau protégés, heureux comme tout. Ils bougent dans l’eau comme évolue une plante aquatique. Cette vision de légèreté nous accompagnait au moment de fêter le réveillon du jour de l’an. Que se souhaiter pour 2006 ? La réponse était évidente.

Et 2006 allait nous surprendre… prématurément. Le bébé grandissait, et même que sa cabane devenait étroite. Si bien qu’il fallait contrôler le rythme cardiaque du bébé par des monitorings réguliers, aux résultats de moins en moins rassurants. La maman décidait d’ailleurs de braver les indications qu’une infirmière de l’hôpital Necker lui donnait par téléphone (« C’est normal, il ne faut pas vous  inquiéter pas Madame »), pour provoquer un examen. Il fallait savoir ce que le bébé supposé en souffrance avait réellement à nous dire.

La suite s’est déroulée si vite, à l’hôpital Necker (Paris XVème) :

Vendredi 6 janvier, la voix rauque de l’échographe affirmait : « Madame, je n’ai pas d’argument pour faire accoucher ; cependant nous allons vous garder en observation pour le  week-end ».

Samedi 7, dimanche 8 janvier : monitoring et piqûres pour favoriser une croissance « éclair » du faible bébé.

Lundi 9 janvier 2006, 13h, la voix aigüe d’une infirmière nous informait : « Bonjour Madame, on vous césarise à 15 heures…l’anesthésiste va passer, je vous mets de la Bétadine dans la salle de bain, vous vous doucherez avec ».

Mike Tyson venait de passer par là, et la maman et moi venions de goûter son crochet droit.

Il fallait que je m’oxygène alors je descendais, sonné, les escaliers mouvants du Bâtiment. Après une énorme respiration, j’appelais le bureau (« Je ne reviendrai pas de ma pause déjeuner, et je prends trois jours d’autorisation d’absence »).

J’appelais ensuite mes parents.

Je me posais trois minutes sur un banc pour contempler le magnifique ciel bleu. Je me disais que c’était une belle journée pour naître et qu’entre le matin et le soir de ce 9 janvier 2006, j’allais vivre le plus beau des évènements « ordinaires » (ordinaire si on l’apprécie à l’échelle de l’humanité).

Je réalisais aussi à quel point ce bébé nous avait communiqué une force qu’on lui renvoyait, qu’il nous renvoyait encore… Il était temps de faire connaissance, et tant pis si ça ne faisait que 7 mois de grossesse. Après tout, naître devait mettre fin à sa récente souffrance.

Je pensais à tout cela et puisque je n’avais pas encore eu l’occasion de le faire depuis cette toute première échographie de Redon, je me mis à pleurer.

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