Laparoschisis – Acte II (la naissance)

Lundi 9 janvier 2006, vers 15 heures, j’accompagnais physiquement puis enfin du regard, ma compagne en direction du bloc opératoire, j’usais ensuite mes chaussures sur le sol, je changeais de posture toutes les 17 secondes, dans ce couloir qui était ma cage dans laquelle je faisais le lion. Et ce, jusqu’au moment où une sage-femme mettait fin à mon 23ème aller-retour dans le couloir.

C’était un peu après 15h37 semble t-il, si j’en crois l’acte de naissance de mon fils, qui mentionne cette heure d’arrivée au monde. « Il » était né.

La maman avait déjà été transportée dans une autre salle et moi j’étais convié à me faire beau et à m’aseptiser (une charlotte, une blouse et des sur chaussures) pour rencontrer mon fils. Tout s’était bien passé… j’en étais vraiment soulagé durant 2 minutes avant d’avoir l’instant d’après le souffle complètement coupé : le prolongement de ma chaire et mon sang pesait en tout et pour tout 1 740 grammes.

Le physique de ce bébé, mon bébé, était très éloigné de ce que je me faisais de l’idée d’un bébé. D’autant qu’à la télévision, les nouveau-nés sont gros, éveillés et déjà lavés. Je n’étais pas dans la télévision, et je pensais déjà à l’opération à venir et au fait que 2 000 grammes auraient mieux valu en vue de cette nouvelle épreuve. Autour de celui qu’on appelait mon enfant, deux femmes en blouse se penchaient sur lui en parlant cinéma (comment je me souviens de ce détail ?) tout en finissant sa première toilette, à l’aide de cotons-tiges.

Et moi, je ne savais pas quoi faire devant cet oiseau tombé du nid dont le ventre était  entouré d’un étrange plastique. J’essayais de distinguer à travers. C’est un peu dégoûtant comme démarche mais j’essayais simplement dévaluer le travail des chirurgiens. D’ailleurs, on m’informait que je devais me rendre à je ne sais quel étage de je ne sais quel service dans je ne sais quel bâtiment pour accomplir une formalité administrative afin d’autoriser l’opération chirurgicale de mon enfant. Pas de signature, pas d’opération (j’en doutais peu tout de même).

Durant cette nouvelle attente de la journée du 9 janvier 2006, une sensation très primaire apparaissait : j’avais faim. Et puis non, et puis si en fait, un peu quand même ; du moins, je voyais des étoiles par moment. Je décidais donc de monter dans la chambre de la maman qui récupérait de son opération en salle de réveil (salle qu’on ne m’avait pas encore indiquée). Je piquais dans le tiroir de son chevet une clémentine, bien que je n’aime pas trop ça, et j’atteignais la salle d’attente, au bon étage, du bon service, du bon bâtiment, non sans mal.

J’attendais qu’on me fasse signe, j’étais prêt à signer le formulaire, la preuve : je m’excitais sur le bouton du stylo pour faire sortir et rentrer la pointe 150 fois chaque minute. Soudainement, j’entendais un « C’est quel problème ? ». Un individu était assis également dans la salle d’attente (auquel je n’avais même pas dû dire bonjour) et il s’adressait à moi. Je lui répondais que mon fils (ce terme dans ma bouche n’avait aucune maturité) venait de naître prématurément et qu’il allait se faire opérer d’une anomalie au ventre, dans quelques heures. Il m’indiquait quant à lui que son fils avait reçu la télévision sur lui. Comme j’étais un peu dans les vapes, je ne me demandais pas sur le moment comment cela était possible. Je lui répondais simplement un «Ah !». Mon simple «Ah !» lui inspirait les propos suivants : « En tout cas Monsieur, faut pas t’en faire, si votre fils est né ici, il est béni des Dieux, crois moi. Les gens viennent de toute l’Europe, écoutez, ça parle toutes les langues dans cet hôpital».

Sur cette considération qui m’éloignait temporairement de mes idées du moment, j’étais interpellé pour remplir le formulaire en question. Un fois ma signature apposée et ma qualité précisée (« père de l’enfant » !!!), je saluais d’une poignée de main chaleureuse mon ami du jour, dont je souhaite avouer que ses rapides propos mélangeant vouvoiement et tutoiement m’avaient donné une réelle force pour le reste de cette longue journée du 9 janvier.

Je lui souhaitais bon courage pour son fils. Il me répondait que ça irait, que c’était la deuxième fois que son fils se prenait une télévision sur lui. N’ayant pas l’énergie de trier une question parmi les dix que ses propos venaient de générer, je me contentais de lui sourire et de lui faire un clin d’œil. Sans doute me voyait-il ensuite prendre une grande respiration pour attaquer l’étape suivante : revoir mon fils et le chirurgien dans l’antichambre du bloc opératoire.

C’était dans une espèce de sous-sol, un grand sous-sol façon loft. J’y voyais une vingtaine de lits de toutes les tailles. J’en cherchais un du regard, un petit dans lequel pourrait être allongé MON fils. Le problème était que j’avais déjà oublié à quoi ressemblait mon fils. Très vite, une infirmière m’amenait à lui. Il portait un bonnet et des moufles taille playmobil et accueillait, sur son minuscule torse, trois mini électrodes (à l’effigie d’un chien, d’un chat et d’un mouton), pour surveiller ses « constantes ». J’étais impressionné par ce gros tuyau qui lui envoyait de l’air pour éviter une insuffisance respiratoire.

Je le regardais et l’infirmière me parlait de cet enfant en me posant des questions comme si j’avais déjà réalisé que j’étais son papa que j’étais capable de prendre toutes les décisions à son égard, de façon éclairée et discernée. Elle avait raison de me mettre dans le bain même si je ne le réalisais pas. Car c’était un fait : j’étais le papa de ce minuscule bébé. J’allais en avoir la responsabilité, ce 9 janvier, puis les jours suivants, puis tout le temps. Et si je n’avais pas pour l’instant le sentiment d’être papa, je commençais à avoir celui d’être responsable. J’écoutais attentivement toutes les consignes.

Le Professeur  Yves Révillon, chef du service de chirurgie viscérale de l’hôpital Necker, que nous avions déjà rencontré pendant la grossesse de la maman, apparaissait et venait à ma rencontre. Il m’expliquait à nouveau l’opération, ça devenait concret, j’étais très concentré. Quand il parlait, mes yeux regardaient le bébé et un peu aussi ses impressionnants sourcils, gros et blancs.

Il devait déjà être 17 heures, et l’heure du passage au bloc opératoire était encore indéterminée. Je ne retenais de cet entretien que la difficulté à réintégrer les intestins en une seule fois dans le ventre de mon fils ; son poids était problématique.

Cette idée ne me quittait plus, alors que je restais avec mon fils, à le regarder longuement. J’examinais ses paupières bleues, son nez, sa bouche. Ses aisselles n’étaient même pas complètement formées. Né sept semaines avant le terme, ce bébé oiseau était vraiment très beau. Quelque chose en moi se passait, se répandait, c’était chaud et consistant : la force de protéger cet être était en train de m’envahir ; elle ne m’a plus jamais quitté.

Finalement, je suis remonté dans les étages. J’avais pu localiser la salle où se reposait la maman qui devait se poser 1 000 questions. Son garçon était né et puis c’était tout, la grande solitude depuis. Je la retrouvais et partageais mes premiers sentiments sans doute peu aidants pour se faire une idée : « il est…euh…petit ! ». Je me sentais approximatif quand je séchais sur certains détails qu’elle voulait savoir mais elle ne me le reprochait pas.

Puis l’heure où je devais laisser la maman se reposer et notre fils se faire opérer arrivait. Je n’avais plus rien à faire là, d’autant plus qu’on me précisait que mon fils allait se faire opérer vers 19 heures, 20 heures voire 21 heures. L’hôpital m’avait conseillé, si je n’y voyais pas d’inconvénient et que j’en étais capable, de vivre ça à distance, c’est-à-dire chez moi, plutôt que de squatter les couloirs silencieux de l’hôpital. On ne pourrait pas voir le bébé avant le lendemain, de toute façon.

Le fait est que j’avais en effet besoin de quitter l’atmosphère de l’hôpital. Ni la maman ni le fils qu’elle venait de mettre au monde ne le pouvaient, moi si. Alors je bénéficiais de l’accueil chaleureux de mes amis, chez eux, dans le 14ème arrondissement de Paris. Ces amis qui s’étaient mariés l’été précédent, à l’époque où l’on apprenait ce qu’était un laparoschisis. Comme à leur contact, j’étais quasiment en famille, je ne me sentais pas angoissé, mais plutôt serein. Le souvenir de cet être de 1 740 grammes happant activement l’air que l’assistance respiratoire lui proposait m’avait envahi, gonflé. J’en déduisais une réelle volonté de la part ce petit humain, de vivre, d’accepter son opération.

Malgré cela, plus la soirée avançait, plus j’usais du numéro de téléphone qu’on m’avait donné pour avoir des nouvelles. Au téléphone, je me présentais comme « le papa de… », et on me disait de rappeler 15 minutes plus tard, à chaque fois « J’peux pas encore vous dire, Monsieur! ». Je n’aimais pas trop ça. Entre temps, avec mon pote, on se changeait les idées en faisant de la console, et en buvant un bon verre, en ce jour particulier, qui se terminait par une délivrance, tardivement.

Il était presque 23 heures, mon fils avait sept heures d’existence et j’apprenais enfin que lui et ses intestins ne faisaient qu’un. Je l’aimais déjà d’avoir gagné ce combat.

Ainsi se terminait le 9 janvier 2006. Je crois qu’ensuite j’ai dormi comme un bébé. Forcément.


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Une réflexion sur “Laparoschisis – Acte II (la naissance)

  1. Nous venons d’apprendre que BB a un laparo …ils hésistent encore entre laparo et omphalocèle. Votre témoignage m’insuffle de l’espoir. Merci.

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