Coup de grâce (Jennifer)

Le regard qui pétille. Comme souvent. Comme presque toujours.

Celle, que peu de personnes appellent Djiho, sobriquet qui lui sert de signature lorsqu’elle signe une lettre à son amoureux, ou de pseudonyme lorsqu’elle branche sa « Free Box », est ponctuelle.

C’est une vraie caractéristique : on la voit souvent, trois minutes avant un rendez-vous, respectueusement déjà postée devant le lieu de convivialité, le téléphone à la main pour « checker » comme elle dit, un éventuel lapin de dernière minute. Une fois la personne arrivée, Djiho, Jennifer pour beaucoup, Jen pour certains, Jenny lorsqu’elle commet ses p’tit billets d’humeur, s’empresse d’entrer dans l’établissement. Elle se tient tantôt droite, tantôt avachie. Ca dépend de son émotivité du moment, de l’image qu’elle a d’elle ces dernières heures. Car cet être est structurellement fragile, et puis de toute façon tout n’est pas si facile. Des fois, elle l’oublie, des fois elle est engloutie.

Après le choix de la commande, Djiho considère la palette de mots et d’expressions que la situation lui permet d’employer et fait son choix de vocabulaire. Son vocabulaire est aussi riche que peut être, parfois, sa grande flemme d’y puiser. Si bien qu’avant de recevoir sur table son expresso, Djiho peut jouer du « c’est relou » du « trop casse-couilles » et bien entendu l’incontournable « putain« .

Ça donne parfois des assemblages improbables, entre le mot qu’elle connaît bien et celui que le commun des mortels n’a pas entendu depuis des mois, et qu’elle exhume si bien : « Putain, c’est trop comminatoire ce procédé« . Tout Jennifer ! Mais, elle s’en fout, elle. Elle sait où elle en est : son phrasé le traduit d’ailleurs très bien, cet esprit vif, et cette clarté d’esprit dont elle a pleinement conscience. Un peu de pression par-dessus et c’est une machinerie peu ordinaire que l’on peut admirer en marche. Vite et bien. Et efficace, que ce soit « au taf » ou ailleurs. Elle est brillante, et stimulante.

Le café est donc là devant elle. Jennifer arbore un grand sourire, puisqu’elle a rendez-vous avec son amoureux. Son « Jules » même, c’est ainsi qu’elle l’appelle. Et quand Jennifer est heureuse, qu’elle « kiffe« , ça se voit. Son visage est illuminé, ses pommettes sont hautes, bombées, rosies, et son sourire donne une leçon de posture aux bananes les plus souples. Enfin, ses yeux sont le lieu d’un spectacle de mille choses passantes, (é)mouvantes, filantes. Le phénomène s’amplifie après quelques verres de Saint-Estèphe, sans doute le sait-elle bien.

Mais l’heure est au café, posé face à elle. Djiho aime bien les cafés, du moins le rituel café, c’est-à-dire le canard. Rien de sexuel là-dedans. Il s’agit simplement du moment où elle trempe le morceau de sucre dans le jus afin de le fondre en deux par succion grâce à son p’tit bec raisonnablement gourmand pour l’occasion.

Et Jennifer parle, elle adore ça. Elle ne parle pas pour parler, non, ce qu’elle aime c’est informer, débattre, vanner ; elle s’exprime avec la bouche, les bras, les mains, et bien sûr, les yeux. Elle aime partager, restituer ce qu’elle voit, ce qu’elle lit.

Elle lit.

Des livres, des magazines, des articles, de tout, de rien, surtout des auteurs américains. Elle lit encore, beaucoup, énormément, systématiquement, pluri-quotidiennement. Vous êtes à l’abri sous un toit, Jennifer l’est parmi ses livres, rangés par ordre alphabétique dans des grandes étagères (et dans les bras de son Jules quand il fait bien son travail). L’ordre s’arrête à peu près là, mis à part les papiers administratifs. Pour le reste, elle s’autorise à chercher partout une barrette, un téléphone, un carnet, une tongue…de quoi pousser un ou deux « putain » en soulevant les coussins… ce sont les meilleurs ces « putain » criés en plein énervement.

A peine le pauvre canard coupé en deux, Djiho commande une Despé, cette étrange bière à la téquila. « Rien n’à foutre ! » dit-elle lorsque son mec, c’est-à-dire moi, lui expose qu’à son (mon) point de vue, c’est bizarre une Despé, juste après un café. La commande est lancée, et la Despé vite arrivée.

Je me régale d’avance car Jennifer et la Despé, ça vaut son pesant de cacahuètes (en l’occurrence pas celles que nous n’aurons jamais malgré deux requêtes).

D’abord, parce que sa fossette se montre enfin. D’autre part parce que cette brunette ne sait pas boire à la bouteille. Tout commence avec ce quartier de citron vert trois fois plus gros que le goulot, qu’elle s’obstine à y faire passer. Le pouce ou l’index, Jennifer s’interroge sur l’outil le plus adéquat. Bien sûr qu’elle mitraille cette pauvre bouteille de « putain« . Bien sûr qu’elle s’esclaffe, en estimant que « le majeur serait plus efficace« , suivi d’un « Rhooo« . Après quelques persécutions digitales, le citron vert prend enfin son bain, et Jennifer, qui connaît pourtant bien la forme d’une bouteille de Déspé (qui a dit « à force » ?) a toujours une mauvaise coordination entre l’inclinaison de sa tête et celle de la bouteille. Résultat, c’est l’ascension de la mousse, on ne sait comment, et le revers de la main de Djiho, agacé, sait qu’il va servir d’éponge pour « démousser » la bouche. A chaque fois c’est pareil, mais elle insiste pour boire sa bouteille… à la bouteille. Je ne la dissuade pas, il y a des spectacles dont on ne se lasse pas.

La conversation se poursuit, tout y passe. Ses lectures du moment, le boulot, ses rêves à peine exprimés, aussitôt tempérés : « on peut pas tout avoir« . Jennifer s’attarde un peu sur les enfants, les siens, les deux qu’elle a. Un garçon de six ans et une fille de trois. Le phénomène est constant, le regard qui pétille. Comme souvent. Comme presque toujours. Les enfants, ça s’évoque. Oui, mais prudemment. En véritable maman de son temps, elle aimerait être présente, satisfaire plus que la demande. Pas question de tomber dans l’omniscience, celle qui transforme une femme en maman même aux yeux de son chéri. Néanmoins, après une évocation sans doute malheureuse, le sourire s’efface et laisse place en une fraction de seconde à de grosses larmes. Impossible de les voir venir ces larmes-là, « le trop-plein des derniers mois », s’excuse-t-elle. Les larmes de Jennifer ne tombent pas tout de suite, elles aiment glisser d’abord, sur ses joues, le long de son cou. Les plus facétieuses stagnent un peu au bout de son nez. Le revers de la main s’y colle, encore, et puisqu’une nouvelle mauvaise coordination bouteille/tête se déroule, il enchaîne aussitôt par un autre démoussage.

Il en tombe beaucoup, des larmes, dans ces moments-là. On a toujours un motif de culpabilité, quand on considère les enfants. A fortiori quand on est fragile, seul(e) à les éduquer, à leur transmettre des valeurs. C’est aussi absurde qu’incontrôlable. D’ailleurs, elle s’en sort bien Jennifer. Elle a des enfants qui lui ressemblent (finalement) ; sans doute est-ce cette idée du travail accompli, fructueux, qui lui tire ces larmes : le souvenir, qui conforte et réconforte, des manifestations les plus adorables des petits êtres qui, par ailleurs, appuient, sciemment ou non, là où ça fait mal. Elle est brillante, elle est loyale.

Et le sourire soleil chasse les larmes pluie, ça fait un arc-en-ciel. L’homme qui la voit souvent fuir l’encombrante et pressurisante grâce ne peut que constater qu’elle en est toute habillée.

C’est ainsi, c’est souvent, puisse ceci traverser le temps.

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