Come fly with me (Guillaume)

La coupe impeccable, les oreilles bien dégagées, Guillaume n’a jamais eu d’humour avec ses cheveux. Jamais un petit essai de cheveux longs, un p’tit carré ou autre pour tenter de voir si le tout pouvait friser. Non, le Guitou n’est pas un écorché tifs, il va chez le coiffeur toutes les quatre semaines. J’oserais même un « tous les 28 jours », tant il est réglé.

Il me reçoit. Au cabinet. Nulle évocation ici de l’endroit où ça sent le pot-pourri, et autre canard WC (au mieux), mais bel et bien le lieu où il exerce son activité professionnelle. Il n’est ni avocat (pas le genre à porter des robes), ni dentiste (pas le genre à ramener sa fraise) ni encore médecin généraliste (pas le genre à porter la chemisette à carreaux dévoilant d’énormes poils sur d’énormes avant-bras).

Guillaume est kinésithérapeute.

Lorsque j’arrive, je vois M’sieur Guillaume (trois patients sur dix l’appellent ainsi) derrière son comptoir, une main qui soutient la mâchoire, l’autre qui manipule la souris, les yeux rivés sur l’écran : il attend son rendez-vous. Je remarque une nouveauté chez mon pote, du moins sur lui. Elle est de nature pileuse : une petite barbe de 3 jours et 5 heures, son dernier truc (« Font chier ces boutons », répond t-il à mon regard curieux).

Guitou est kiné, donc, et il vous emmerde. Il porte un jean et un polo, ainsi que des tennis aux pieds. Il malaxe en effet de la chair en jean délavé et en polo, ou T-shirt, ou p’tite chemise cintrée même, à condition que les abus culinaires du récent week-end n’aient pas eu pour effet d’arrondir le ventre. C’est donc plutôt bien dans ses baskets que Guillaume soulage les autres en sentant, sous ses doigts, toute cette activité musculo-squelettique du corps qui s’en remet à lui. A longueur de journée, M’sieur Guillaume fait ça. Il est dans son élément, il est agile. Sa dextérité, acquise au fil des ans, lui permet de masser d’une main et d’organiser par sms, de l’autre, la petite soirée sympa du samedi qui vient. Ses patients n’y voient que du feu. D’ailleurs, à l’heure où il me masse (je suis venu pour ça), j’essaie de distinguer s’il y a bien deux mains qui œuvrent en faveur de mon pauvre dos.

On ne connaît pas Guillaume autrement que décontracté, ponctuant ses rendez-vous de passages derrière le comptoir pour renseigner des choses dans son logiciel de praticien, ou rappeler qu’au prochain rendez-vous «il faudra penser à régler les séances, hein, Madame Pinchon !», ou de checker sa coupe, un mail, un article, un billet comme celui-ci, ou encore de répondre à un sms (pour le cas où il n’aurait pas pu prodiguer son massage de manchot). Un tel sms rappelle en substance que son métier manuel requiert l’usage de ses deux mains. Guitou ne le dit pas vraiment ainsi, il écrit plutôt «Je bosse putain! ».

Flegmatique, léger, il est en outre aérien. De plus en plus aérien même, depuis qu’il s’est pris d’affection pour cette bizarrerie que constitue le parachutisme. Il a trouvé sa voie, son couloir aérien. Et il est certain qu’il s’y tiendra, tant il est fier de sa nouvelle discipline, dont il porte un symbole autour du cou. Son «Tiens, regarde! » attire en effet mon attention (nécessitant que je passe du ventre au dos) sur le pendentif qu’il porte : « C’est une aiguille, c’est ce qui ouvre le sac », précise-t-il fièrement. Le sac, c’est le parachute. Exit, donc, la croix chrétienne longtemps portée (« j’la portais juste comme ça »). D’aucuns l’auraient pourtant gardée pour ce genre d’activité.  

Aérien, ça lui va bien à Guitou, il l’a toujours été. Dès les premières figures sur les agrès, lorsqu’il était apprenti gymnaste. Ou bien à l’escalade, ou encore lors de ses lay-ups félins au basket-ball, inspirés de la VHS «Come fly with me» sur-amortie notamment ensemble. Et aujourd’hui, c’est le sport extrême (le con !).

Je l’écoute. Tel un récent converti à sa nouvelle religion, Guitou tente de convertir ses potes, y compris moi. Il milite en arborant son signe ostentatoire autour du cou ; c’est tout juste s’il ne glisse pas un flyer dans mon sac. Et je pressens bientôt le port d’un T-shirt «Come fly with me», pour jouer avec mon affect, ou la résonance d’un «I believe I can fly» (pour le coup inopérant sur mon affect), dès que j’entre chez lui ou dans son cabinet. Convertir les potes au parachutisme, c’est compliqué, mais il garde la foi et en attendant, il s’évade, se fait plaisir, ne s’oublie pas. Car le métier de kiné, c’est prenant, ce n’est pas de tout repos. Surtout à une main.

C’est prenant certes mais lorsqu’on le regarde déambuler dans son cabinet, on se dit qu’il est dans son élément. Gillaume y trouve son compte… d’être à son compte car « personne [le] fait chier ». Il ne rend aucun compte, à part à son comptable. Il est libre Max, y’en a même qui disent qu’ils l’ont vu voler (forcément, il fait des vidéos de tous ses sauts). Il est libre car libéral, et il est content le garçon car quand il fait un 360 degrés, c’est-à-dire un tour complet sur lui-même (chose peu évidente lorsqu’il « baskettait »), il se dit qu’il n’y a pas de raison de s’en faire, qu’il a tout ce qu’il faut pour être heureux, notamment deux gamins pleins de vie, qu’il se sent chanceux d’aller chercher deux fois par semaine à l’école, il « [s]’autorise enfin ça ». Le bonheur est simple d’accession, l’homme rend sa quête compliquée. Sans doute y songe-t-il souvent.

Au rayon du bonheur il y a celui, petit mais si grand, que Guitou s’organise chaque matin lorsqu’il prépare son petit déjeuner. Le même petit-déjeuner qu’hier et le même que demain : un jus d’orange, un café, une brioche coupée en deux qu’il fait parfaitement griller pour obtenir un chimique équilibre moelleux/grillé pour accueillir le Nutella, au degré de solidité contrôlé. Cette perfection est limitée dans le temps : Guillaume n’a qu’une minute pour engloutir ses demi-brioches. Trente secondes après, et ce n’est déjà plus trop ça. Rien de plus, rien de moins que ce petit-déjeuner réussi pour un bonheur indicible, que cette description ne restitue sans doute qu’au dixième de son « quotient bonheur ». Ce petit-déjeuner a en plus une vertu : il le «déjeanpierrebacrise», empêche l’installation d’une bougonnerie qui s’inviterait bien (il peut être râleur ascendant bougon, de temps à autres).

Mais la principale caractéristique, de ce jeune Monsieur-là, n’est pas là. C’est sa fiabilité que l’on remarque, que je remarque. Il est là. Guillaume est là. Présent. Disponible. Encourageant. Il est l’ami qui ne reste pas sans nouvelle, celui qui ne laisse pas s’installer la merde. En bon membre de la famille choisie (les amis), il est structurant, c’est un vrai repère. Il ne se laissera pas aller à le reconnaître davantage que ça car Guitou déteste l’effusion, l’épanchement. Il préfère écouter, suggérer, gérer les choses en toute rationalité et perspective, en décontraction. Il aime chahuter, secouer, manier la vanne sèche et le trait d’esprit.

Les effusions, il les laisse à ceux qui s’allongent sur sa table de massage, ce qui doit d’ailleurs le perturber un peu pour rédiger ses sms.

Pour ces motifs ou par dignité ou encore pour d’autres raisons plus personnelles, Guillaume ne s’abandonne pas comme ça. Il y a la voltige pour ça.

Et puis, puisque tout ce qui ne tue pas rend plus fort, il a raison Guitou, il n’y a pas lieu de s’en faire.

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