Quand on va chez le coiffeur

Quand on pousse la porte de chez le coiffeur, on a toujours l’impression de péter l’ambiance. Professionnels des ciseaux pointus et clients accaparants se regardent comme si d’un signe connivent imperceptible, ils décidaient ensemble d’accueillir ou non, celle ou celui, qui vient de pousser la porte du salon et troubler les discussions.

Les coiffeurs, entre eux cette fois, se regardent ensuite pour savoir qui va cesser de couper ou de sécher pour aller voir ce que l’intrus veut. Une coiffeuse se dévoue généralement (le seul homme coiffeur est aussi gérant, c’est le chef, il supervise mais n’accueille que très peu) ; elle arrive généralement avec un peigne ou des ciseaux à la main, au cas où nous n’aurions pas remarqué que son boulot, c’est couper des cheveux. Elle parle en faisant bouger son instrument, en le pointant même vers le client potentiel pour montrer qu’elle a le droit de coupe ou non sur votre touffe.  C’est intimidant à ce stade, d’autant plus que tout le salon cesse toujours de parler. Et tous les yeux des miroirs regardent à l’oblique en direction du nouveau paru. Celui-ci, bêtement et invariablement prononce le fameux « Vous avez un créneau ? » car il se sent mal à l’aise avec le traditionnel « Vous pouvez me prendre ? ».

Quand on lui répond « 15 minutes d’attente », c’est en fait de 45 minutes dont il s’agit. Mais, on ne le sait pas encore. De toute façon, on n’est pas en position de force, on est déjà tellement ravi d’avoir été pris, toléré parmi ceux qui, eux, ont pris rendez-vous dans un salon affichant pourtant « avec ou sans rendez-vous ». Ils s’annoncent au coiffeur (là on peut dire « au coiffeur ») au téléphone, une semaine avant, ils sont l’élite.

Puis, le cérémonial peut commencer. Ça démarre par la blouse, la fameuse blouse : une chance sur deux de s’entendre dire « non, c’est dans l’autre sens ».  Il y a deux écoles qui s’affrontent dans les salons ; celle de la blouse que l’on met façon chemise, et celle de la blouse que l’on met façon camisole. Je conseillerais volontiers, dans le doute, de la mettre façon chemise, car en cas d’erreur, c’est pas grave. En revanche, commencer à mettre une blouse façon camisole alors qu’il s’agirait plutôt de la mettre classiquement, ça peut créer une solitude passagère : le salon pense que le nouveau a passé un peu temps à l’asile, et qu’il en a encore les réflexes. N’oublions pas que tout le salon ne perd pas une miette de ce moment et apprécie de voir la coiffeuse vous aider à mettre votre blouse et même, le cas échéant, faire le lacet, le délicat petit nœud du haut. Ce qui peut être, au passage, un moment difficile tant on ne sait jamais où placer le regard. Qu’il regarde les yeux ou la bouche de la coiffeuse, un homme aura dans tous les cas l’air pervers pendant qu’on s’occupe de son nœud. Ne parlons même pas de la poitrine et optez sans doute pour un regard semi-panoramique en direction du salon qui reprend doucement son activité cacophonique, laissant à la coiffeuse le temps de glisser trop discrètement une fiche dans la manche situé sur le bras.

On est invité ensuite à patienter, à lire un Gala, un VSD, un Closer, pour se mettre à jour des activités des gens qui ne servent à rien. Après avoir rapidement vus qu’ils se marient, divorcent, adoptent, sniffent, boivent, dégrisent, roulent trop vite, roulent des joints, montent sur scène, démontent les chambres d’hôtels, on peut passer aux catalogues de coiffure. On ne se lasse pas d’y voir ces coupes de cheveux, des « mannequins » de circonstance, non transférables sur soi. Ils sont beaux ces mannequins masculins avec leur regard bovin et niais aussi vide et égaré que lors d’une éjaculation.

Puis, on est à nouveau invité (on devient VIP, dites moi) à passer au shampooing. Il y a du bon dans le shampoing (le massage du cuir) et du moins bien (« Vous les aviez lavé quand dernièrement vos cheveux, Monsieur» ?). Mais globalement, c’est un bon moment, l’eau est souvent à température divine. La shampouineuse le sait mais s’enquiert toujours de savoir si la température de l’eau sied.

S’en suit le moment de la longue traversée du salon jusqu’au fauteuil avec des cheveux mouillés produisant un ensemble ridicule sur la tête. Une fois assis, le coup de peigne arrive mais c’est pour recréer une autre phase ridicule puisque la coiffeuse étale, façon poulpe, les trop longs cheveux sur toute la tête, en demandant « on les coiffe comment ? ».

—Pas comme ça en tout cas, oserait-on dire si on avait la certitude de faire rire la coiffeuse (en passant, ne faites pas l’erreur d’avoir une telle certitude, beaucoup de vos vannes feront un formidable flop).

Pendant l’acte, ce magnifique moment intime passé avec la coiffeuse, on ne sait pas où regarder non plus. S’autorise-t-on à être narcissique en se regardant dans les yeux ? Regarde-t-on ses cheveux partir en jetant de temps à autre des regards à la coiffeuse valant un « pas de bêtise, hein, j’tai à l’œil ! ». En fait on ne se sait pas où regarder au début et l’animation du salon capte ensuite toute notre attention : la laque répandue sur la choucroute de la vielle dame de droite, qui croit qu’elle est parfaitement belle, les bigoudis de la mémère de gauche qui a un goitre « Guiness book », l’apprenti qui passe le balai pour récupérer tous les cheveux tombés et les mettre dans un placard (moment durant lequel on est en symbiose avec les gestes du balayeur tant on a envie de faire une fois dans sa vie ce balayage là). On regarde aussi, les nouveaux venus, ceux qui poussent la porte et troublent la quiétude de la contemplation du moment. En un terme, ceux qui pètent l’ambiance, comme on a pu le faire soi-même quelques minutes auparavant.

Pendant ce temps, la coupe de cheveux s’est (re)formée, et l’on est couvert de ses propres cheveux et de tous ces petits poils qui se mettent sur le front, et horreur, dans le coup. Le petit plumeau négligemment passé n’y fait rien : les poils resteront jusqu’à la douche, et entre temps, ça va gratter, on sera grillé auprès de tous ses interlocuteurs :

—Oh, tu sors de chez le coiffeur ?

—Non bouffon, c’est mes poils de nez, j’adore les couper et en m’en foutre sur les paumettes et dans le cou.

Les adieux chez le coiffeur sont tout aussi pénibles que les premières secondes. Déjà qu’à la question « vous me passez votre fiche ? », on se trouve un peu stupide.

—Quelle fiche ?

La coiffeuse, les yeux au ciel, plonge alors ses doigts dans la poche de la manche (« ah, j’avais pas vu »). Cette scène prépare la scène la plus pénible de chez le coiffeur (et non «de au» coiffeur), celle de l’encaissement de la prestation. Alors que la carte bleue est insérée, le code tapé, il y a cet instant interminable où l’on attend le reçu, et durant lequel on sent la pression émanant des yeux de la coiffeuse qui se demande si on va lâcher un pourboire :  elle se fait une idée (« pas le genre à lâcher quelque chose » ; « il/elle a une tête à laisser une belle pièce de 2 € ») et elle le bien fait sentir. Cette pression est relayée par une autre paire d’yeux, celle du petit cochon tirelire situé sur le comptoir et qui aimerait bien qu’on s’occupe de sa fente. Ah moins que je ne sois une cochonne.

Ce moment fiche les jetons, il est sans fin. Et au moment de ranger la carte bleue, par on ne sait quel sort, on se voit gâter le cochon-pourliche et même lui donner une petite tape amicale telle cette accordée aux chiens, sauf que c’est un cochon, et un faux de surcroît.

C’est sans doute qu’inconsciemment on a passé un divin moment.

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