Artiste (é)mouvant (Nemi)

Il déambule dans Paris sur son scooter ras-la-gueule comme une vieille Renault 12 TL, le top case qui peine à fermer ou alors avec de la ficelle. Tout se passe dans la rue. La rue, nécessairement. La rue, juste la rue. Ce ne pouvait être que dans ce vaste endroit, devenu concept, qu’on voit Nemi à l’œuvre, lorsqu’il quitte sa maison atelier.

Nemi est occupé, accaparé, mouvant. Une vie diurne. Une vie nocturne. Lors de cette dernière, Nemi en prend des heures de colle. Il n’est pourtant pas cancre ; c’est juste que son truc du moment, c’est de coller des poissons, des carreaux sur les murs de Paris, de France et de Navarre. Attention lecteur non averti, le concept du collage de poisson est légèrement plus compliqué que celui auquel on pourrait penser de prime abord. Nulle question de coller du poisson pané à la UHU, encore qu’UHU signifie quelque chose pour Nemi : Une Histoire Urbaine, le lieu d’une expression artistique collective.

De toute façon de la UHU sur du poisson pané…

Quoi qu’il fasse, Nemi s’applique. Il peut même être très lent. L’homme à peine caché sous cet avatar est l’application incarnée de l’application, si bien que je crois que lorsqu’il dessine, son nez dessine aussi tant il est penché sur son support. Ce n’est donc pas étonnant que lorsqu’il se promène, Nemi ne voit pas la même chose que nous autres. Les enfants voient l’insignifiant, du moins celui des grands, les chats voient les esprits, et Nemi les sous-détails. Il aime plonger dans la minutie, nager dans la petite mécanique, et se noyer dans les détails (préférons y voir Nemi que le Diable cela dit). C’est le genre de personne qui va au bout d’un générique de film (si si, au-delà même des renseignements sur la BO), qui lit tout ce qui figure sur les tranches du paquet de céréales, qui passe des heures à contempler avec son œil photographique, toits, murs, monuments, trottoirs, physiques, accessoires, chaussures… et qui trouve choses, bidules et « queutru » (trucs) dans la rue, sur les chantiers, pour leur donner une seconde vie. Nemi, c’est aussi l’art de la résurrection de l’objet.

Paradoxalement, son « bordélisme » est à la hauteur de sa minutie : une bombe de peinture, une feuille cerfa de Sécurité Sociale froissée, un stylet, une carte de visite, un chiffon dégeulasse peuvent se trouver au même endroit, dans son légendaire sac à dos, qu’il aime porter façon porte bébé, sans doute pour caresser son bazar, son univers, et froisser un peu plus la feuille de sécurité sociale.

Nemi, c’est l’homme à la casquette orange, à l’anneau en or, aux doigts longilignes, aux déplacements infinis, auquel on s’attache dès les premières minutes quand il s’adresse à vous. Son sourire peut déstabiliser car on ne connaît pas son origine. Ses interlocuteurs démunis se touchent souvent le nez pour vérifier que l’amusement de Nemi n’est pas simplement due à la « jolie » crotte de nez qui pend à leur pif . Ou sans doute pense-t-il au dernier accident grammatical ou synthaxique de son plus con collègue, survenu à l’heure du déjeuner. Non, il n’en est souvent rien. Le sourire de Nemi, au moment où il vous parle, vient souvent du fait que soudainement, dans sa tête, deux idées sont en train de rédiger un constat amiable puisqu’elles viennent d’entrer en collision. Parfois, elles sont même trois.

C’a l’a toujours fait, même du temps où Nemi était Nemione. Mais Nemi, c’est aussi et avant tout Olivier nous dit sa carte d’identité. Juste Olive, mon pote, mon ami historique. Cette année, ça fera vingt ans depuis que je l’ai vu débouler sur un playground dans les hauteurs des coteaux d’Argenteuil, pour partager nos premières longues heures de basket-ball. Un shoot et une prise de rebond remarquables mais pas pour les mêmes raison, l’un était merdique, l’autre très opportuniste et bien calculée (ce sens du détail de la courbe du rebond du ballon mon salaud). Sur le terrain et en dehors, Olivier, c’est un bagout. Un débit lent mais convaincant qui me persuadait, en 1992, de pénétrer dans son appartement pour contempler ses premières œuvres artistiques dont il me parlait tant. Je me laissais embarquer dans son univers, il avait la politesse et la générosité, si souvent, de m’accompagner dans le mien sur les terrains de basket. Cela me menait souvent dans des endroits improbables, comme ceux qu’on voit d’un train, entre deux stations, proches des usines désaffectées. Lui et ses homologues choisissaient un mur et y dessinaient à la bombe. Parfois il faisait froid mais je n’avais rien de mieux à faire que de voir mon pote s’éclater, m’expliquer les us et coutumes du street art, notamment la sacro-sainte interdiction de repasser un dessin ou alors dans un cadre particulier, c’est du moins ce dont je me souviens.

Olive, à cet égard, c’est un premier merci que je t’adresse. Oui, merci de m’avoir autorisé à finir deux culs de beubon (bombes) pour apposer ma touche artistique sur ce mur longeant la voie ferrée de Bois-Colombes, durant ce début de décennie 90. Tu aurais pu tout simplement me laisser m’amuser à secouer les bombes pour entendre la petite boule qui bouge dedans pour m’occuper mais tu voulais sans doute rire un peu. Je ne pensais pas te faire autant rire avec mon dessin d’un chat noir et violet, mais il ne restait que ces couleurs-là souviens-toi ! (Ah, ce n’était pas qu’un problème de couleur ?). Grâce à toi, Ma carrière de grapheur a duré vingt minutes, et le street art s’en porte certainement mieux.

Olive ou nos heures de marches dans les rues, le jour, la nuit, à s’en cramer les semelles ; le bordel à la piscine à faire des bulles avec nos fesses, si possible près d’un nageur trop sérieux ; nos sorties parisiennes avec nos appareils photos ; nos nuits de doutes partagés, en hiver, dans une pauvre Fiat Uno, à l’arrêt, dont on allumait de temps à autre le moteur pour mettre le chauffage pour se donner du sursis, pour y pleurer plus au moins au chaud, la perte des êtres les plus chers.
C’étaient les années téléphone fixe, on se captait souvent, puis plus rien, puis à nouveau, puis plus rien, puis à nouveau. Notre amitié est intermittente, si tant est qu’on la considère comme une notion devant se traduire physiquement, régulièrement. Mais elle est solide, je le mesure car chaque journée contient un souvenir, une occurrence pour cet ami, l’absence se ressent finalement peu, ça aurait pu allonger les périodes où l’on ne se voyait pas, nous jouer des tours. Et à chaque retrouvaille, nul besoin de refaire connaissance. Trois mois de distance, à vivre nos vies, valent trois heures. Olive réapparaît, inchangé, toujours gamin, avec un grand sourire, prêt à sortir les blagues accumulées et non encore délivrées, avec un sens du théâtre extraordinaire, un héritage paternel certainement, qui l’a récemment mené au stand-up.

Les heures qui suivront seront un beau moment, c’est comme ça, ça l’a toujours été. Infailliblement.

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