Quand on va chez le dentiste

Quand on va chez le dentiste, on ne sait pas ce qui nous a pris.
Là dans la salle d’attente, on a l’air de rien, on ne ramène pas sa fraise, on regarde chaque objet, on les personnifie pour trouver en eux de l’aide, du réconfort. Même le « Voici » tout fripé comme une pute défraîchie, trop usé et abusé, presque violé par des yeux affamés de ce qu’il a à offrir, nous ferait l’aimer. Du moment qu’on s’éloigne de l’objet de sa visite.
On convoque des Dieux capables de provoquer on ne sait quelle situation urgente, impondérable, inopinée qui éloignera le dentiste de sa salle de torture, pour quelques heures. Ah, le voir entrer dans la salle d’attente, sans même vous serrer la main et l’entendre dire «Je suis désolé, on va devoir reporter notre rendez-vous». Bien entendu, vous seriez partagé en cet instant entre l’idée de reporter ce rendez-vous (un peu comme lorsque vous aviez appris que Madame Lopesa, votre professeur de maths en troisième, était contrainte de ne pas vous faire passer ce contrôle validant le niveau de connaissance en matière de « coefficient directeur et ordonnée à l’origine d’une droite représentant une fonction affine », du fait d’une grippe intestinale sévère), et le souhait d’avoir déjà passé l’évènement.
Mais sans doute avez-vous mal prié ce jour-là dans la salle d’attente, le Dieu des impondérables est resté sourd puis muet, puis peut-être trouve-t-il tout ça tout simplement important de se faire soigner les dents.
Après 26 minutes d’attente (Oui, les dentistes détiennent le record d’attente dans leurs antichambres morbides), finalement le bourreau se pointe. Le cheveu bien coupé, le sourire impeccable, les dents alignées comme des soldats d’une armée communiste, il est déjà culpabilisant en regardant de loin vos dents, à la même seconde où vos mains tremblent et deviennent moites. Il croit bon ajouter :
« Vous me suivez ? ».

Alors on suit l’homme au masque et au chapeau (c’est toujours l’hiver chez lui), et on prend place sur son invitation. Et chose extraordinaire, se passe en cet instant une chose belle et réconfortante, presque exaltante : le contact avec le cuir du fauteuil. Le temps d’une seconde ou deux ou trois mais certainement pas plus, on a le sentiment d’être au mondial de l’auto et d’entrer dans une Aston Martin. Le fauteuil met à l’aise, laisse une plénitude de place pour le confort, pour le mouvement, pour les… débattements ! D’un coup, au-dessus de vous, la vision devient claire, c’est le mondial de la torture et vous contemplez des instruments aimantés, comme des manettes au réfrigérateur, collés à une station amovible, articulée, trop moderne. Vous êtes incapable de citer le nom de ces outils : Oh, que c’est mauvais signe !
Le dentiste vous met un bavoir, vous sentez l’asile, et vous ouvre la bouche, vous sentez le cheval.
Vous le voyez ce dentiste, il sourcille. Car quand le dentiste est sur vous, il n’est que sourcils. Son masque, ses lunettes de soudeur, la lumière équivalente à celle des projecteurs de stade de football, ne nous permettent que d’entrevoir des poils d’yeux. Alors oui, il sourcille, c’est tout ce qu’il fait. Toutes ses émotions passent par ses sourcils comme celles d’un bébé passent par ses pleurs. Savez-vous lire le sourcil ? C’est important car cela vous permet de savoir à quel outil le dentiste va vous travailler.
Un haussement de sourcil, il détartre, deux haussements, il repère une carie, trois haussements, il fait empreinte dentaire, vous massacre avant de faire un courrier à son pote orthodontiste.
En cet instant malheureusement, vous ne décelez pas le nombre et l’importance des sauts de sourcils.
Le tortionnaire vous dit « café, vin, cigarette ? ».
Vous répondez : « hhkd :sfbsjk » car vous avez dans la bouche un tuyau qui aspire la bave qui ne semble pourtant jamais quitter votre bouche.
Le bourreau vous répond : « Hum, c’est un cocktail honnête !».
Et vous n’en croyez pas vos oreilles car c’est comme si un flic vous disait « Quoi, vous avez fait une pointe à 190 km/h sur la voie George Pompidou, ouah, mais c’est formidable !».
Du coup, le dentiste reprend une forme humaine, il est gentil, angélique, tout mignon, là dans son p’tit pyjama bleu, il ira même jusqu’à vous blanchir les dents et vous jeter on ne sait quelle potion qui diffuse de la poudre, des cristaux féériques sur vos dents, votre visage et même votre superbe pull noir (dégouté !).
Vous êtes rassuré, il n’a pas joué avec vos nerfs… de dents, n’a pas planté sa longue aiguille qui vous fait perdre conscience de votre joue gauche ou droite et surtout, il ne vous a pas redonné rendez-vous.
Et pour ma part, en mon for intérieur, je ne réalise qu’une chose, réconfortante, rassérénante, qui me fait penser à quel point ma souffrance chez le dentiste est relative :
Je n’écrirai jamais « chez le gynéco ».

 

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4 réflexions sur “Quand on va chez le dentiste

  1. Ah, oui…. »chez le gynéco »….il y aurait à dire….ne serait-ce que l’attente. Parce que, avec ses 26 minutes, il peut aller se rhabiller ton dentiste !!!

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  2. Ah le dentiste ! Que de bons souv… nan j’ai rien dit… Le plus formidable, c’est que j’ai une petite machoire, « ouvre plus grand » « plus grand » (là il est à deux doigts de péter un câble, alors je me désarticule la mâchoire pour lui faire plaisir)
    Super article en tout cas !

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