L’âme soeur n’existe pas

L’âme sœur n’existe pas.

L’amour, lui, existe depuis la nuit des temps, il plane, il glisse, il nous pénètre comme un virus qui donne la fièvre, contre lequel on ne peut rien, contre lequel il n’existe aucun vaccin. Mais l’âme sœur, non l’âme sœur, n’existe pas.

L’âme sœur, ce fol espoir, cet insensé concept grec, cette vue de l’esprit, cette création de l’homme qui fait parler des dieux, puisqu’il est terrorisé de ne pouvoir durer, puisqu’il est affolé à l’idée d’être un jour jugé. Alors, l’homme s’est inventé et s’invente encore des divinités, des mythologies, des êtres supérieurs comme pour conjurer le mauvais sort et minimiser sa responsabilité, anticiper un réconfort dont il pourrait avoir besoin après sa mort. L’homme s’invente des dieux, leur met des majuscules quand il parle d’eux (Eux). L’homme crée des légendes, donc. C’est ainsi qu’il croit en l’âme sœur. Nulle négation ici de l’évident lien qui se tisse entre deux êtres, de l’amour puissant qui les rend meilleurs, curieux, qui les nourrit, les abîme, les sublime, leur font mordre la poussière, toucher le ciel, vomir leurs viscères, mourir pour l’autre parfois.

Il s’agit simplement de s’étonner. Oui, de s’ahurir de l’extrême coïncidence de trouver une âme sœur durant sa vie. Une âme sœur, une seule, cette autre moitié qui n’existe qu’en un seul exemplaire. Pour nous en convaincre, usons et abusons de chiffres : sept milliards de terriens. Et une seule âme sœur pour chaque individu car si l’âme sœur était plurielle, elle ne serait plus une âme sœur. C’est donc un exemplaire unique à trouver parmi les sept milliards d’individus moins trois (soi, et ses parents) expulsant de l’air sur cette Terre, soit six milliards neuf cent quatre-vingt-dix-neuf millions neuf cent quatre-vingt-dix neuf mille quatre-vingt-dix-sept (6 999 999 097) potentielles âmes sœurs. Cette âme sœur unique, qui erre, parfois en peine, quelque part sur le globe terrestre.

Quel heureux hasard, quelle merveilleuse coïncidence, quelle fabuleuse improbabilité de la trouver. Si cette théorie de l’âme sœur, à laquelle l’opinion publique semble adhérer, existait, ne l’aurions-nous nous pas un peu plus souvent vérifiée. Franchement, faire mordre l’âme sœur à l’hameçon, n’est-ce pas utopique ?

D’un point de vue statistique, déjà, donc (sept milliards moins trois).

D’un point de vue géographiquement ensuite : la plupart des personnes clamant avec un aplomb exacerbé avoir rencontré leur âme sœur ont une incapacité à se demander si la circonstance que l’âme sœur en question habite la même ville, le même village, le même hameau, le même immeuble, voire le même palier, n’est pas l’élément le plus décrédibilisant du concept même d’âme sœur.

Notons que la théorie grecque de l’âme sœur évoque la recherche de l’autre moitié d’un même corps, à la fois mâle et femelle, à quatre bras, quatre jambes, deux visages. Zeus avait eu une telle peur de ces créatures puissantes, qu’il les fît couper en deux. D’où l’expression « ma moitié », sans doute, du moins osons-nous nous risquer à cette assimilation.

En tout état de cause, il ne s’agissait donc pas pour Zeus de s’embêter à couper des êtres en deux, afin de disperser les deux demi-corps, pour ensuite les laisser les uns à côté des autres, au risque qu’ils se reforment comme se reconstitue un Terminator T-1000 après un rapide passage à l’état liquide. Non, ne déprécions pas l’intelligence du roi des dieux, fût-il inventé lui aussi (surtout lui) par des mortels.

Si l’âme sœur était un concept doté d’un tant soi peu de crédibilité, il devrait se traduire par de vraies coïncidences : un français trouve son âme sœur chinoise en Argentine, un Néo-zélandais trouve son âme sœur canadienne en Mongolie, etc. Là on a envie d’y croire.

Et puis, dans le fond, à quoi bon chercher l’âme sœur ? A croire que sans elle, nous ne sommes pas accomplis. Nous sommes imparfaits. Faut-il aimer la perfection que la notion d’âme sœur revêt. Je n’aime pas la perfection, ni sa recherche, elle est vaine et génère trop de pression.

Et puis, la perfection, ce n’est pas nous, les humains. La perfection est un accident, le plus haut degré de malentendu qui soit et qui, s’il est atteint, doit vite être quitté. La perfection n’est pas faite pour les humains, laissons-là aux légendes, aux héros, aux dieux, à tout ce que l’homme fantasme. Ce que l’homme accomplit peut être parfait mais il ne doit pas, lui, l’être. Or, rencontrer son âme sœur, ça serait atteindre la perfection : une bonne raison pour ne pas la trouver.

Au demi moi, je préfère l’autre moi, l’alter ego, en ce que j’y vois une égalité saine, stimulante, pour converger, diverger, nous porter, nous suppléer, nous remplacer, en restant, deux têtes, deux êtres, qui ne fusionnent pas, ne se fondent pas, ne se confondent pas, et deux corps, deux sexes qui fusionnent ici, se fondent là, et se confondent en cet endroit.

 

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