Dis-moi

J’aurais aimé monter dans un grenier, trouver des choses, des trucs, de vieux cahiers, des feuilles remplies de prose qu’il me serait permis d’exhumer. Des messages de l’ancien, du grand-père jamais connu. Car on a toujours envie de savoir, toujours envie de connaître l’histoire de ceux qui ont créé la nôtre. Au hasard d’un carton caché, bouffé par l’humidité et les bestioles qui affectionnent les parquets, on se serait rencontrés. Tes tranches de vie, grand-père, ton essence aurait donné sens à ma naissance. Oui, j’aurais aimé trouver tes cahiers, lire tes lignes, découvrir ton écriture surannée, peu identifiable, j’aurais lu tes histoires, tes fables. Tu aurais raconté comment les boches t’avaient esquintés, puis finalement paralysés, tu y aurais consigné tes histoires, de l’Histoire, tu aurais écrit dans ces papiers comment tu pouvais dormir des nuits dans les fossés, dans des tranchées. Toi le prisonnier, finalement relâché, qui n’a jamais rien concédé devant cette horrible adversité.  Comment me serais-je comporté ? Tu y aurais mentionné ta passion pour la boxe que tu écoutais à la radio, pour la nicotine qui a eu raison de ta peau, pour les femmes qui ont eu raison de tes os.

Simplement dans ce grenier, un texte, une lettre, un mot. Je n’attends qu’un trésor, découvrir un être fort.

Et je redoute les circonstances de cette découverte, fouiller dans ta vie rimera avec une perte, celle de ton enfant, celle de mon père aimant. Mais toi, tu t’en moques sûrement, tu es mort, il y a si longtemps.

Et tu m’emmerderais avec tes textes purs et simples, tu y décrirais ton heure de marche pour te rendre à l’école, tes trois kilomètres et demi foulés pour prendre des heures de colle, tes bicyclettes capricieuses, tes détours infinis, et je considèrerais ma vie, je me sentirais nanti.

Je rêve d’anecdotes, sur tes potes, sur tes cocottes, toi le père de mon père, ma vie serait si différente si tu n’avais pas choisi si tôt de te taire, d’épouser une mort fulgurante. Tu as éduqué mon père, sa sœur, ses frères, dis moi que tu as laissé des lignes et noirci du papier, dis moi que tu as un jour choisi de coucher tes pensées, dis moi qu’un jour tu y as pensé, que tu as songé à transmettre ton idéologie, ton testament, tes folies, que tu as daté ton temps, dis moi que tu as pensé une nuit a griffonné sur l’instant des lettres informes pour moi le bébé qui deviendrait grand.

J’aimerais te lire, j’aimerais te découvrir, faire parler les cartons, et ces cahiers enivrants, même que l’un d’eux s’appellerait « à mes descendants ». Je serais légitime à le lire, me noierais dans le kir, mon cœur palpiterait, mes yeux cracheraient du sel, enfin je te connaîtrais, toi mon indubitable ciel.

J’écris pour transmettre ma mémoire, dis moi que tu l’as fait aussi quelques soirs, que tu as noirci quelques carnets. Et si tu ne l’as pas fait, dis-moi que tu me raconteras tout quand je te rejoindrai.

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