On n’enc… pas Iron Man

Un beau midi de juin, alors que le soleil battait son plein, Branleur avait décidé d’associer à son footing hebdomadaire un collègue mobilisable une fois l’année, un fumeur invétéré qui dit au sujet de la clope « faut que j’arrête !» et à propos du footing « faut que j’m’y remette !». Lorsqu’il s’y remet, Marlboro Man court environ quinze minutes, avant de faire demi-tour, au bout de deux kilomètres soixante. Par vingt-sept degrés dès onze heures du matin, en ce chaud jour de juin, c’était le partenaire idéal. Avec Marlboro Man, dont Branleur saluait intérieurement le culot et le courage de reprendre le footing un tel jour, ils s’étaient concertés et en étaient arrivés à cette conclusion consensuelle : courir pépère sur cinq kilomètres ferait les affaires de tout le monde.

Le footing s’annonçait donc bien, presque aérien, le long de la coulée verte au sud-ouest de Paris. Le footing aurait des airs de promenade bucolique.

Pourtant, tout bascula vers 11:45, lorsque Marlboro reçut un appel téléphonique en interne, en provenance de la reprographie. Branleur tendait l’oreille et entendit son collègue donner quelques renseignements et caractéristiques sur ce qu’ils s’apprêtaient à faire… comme une invitation. Branleur n’en menait pas large, et se mît tout à coup à transpirer avant l’heure, car depuis son arrivée dans cette entreprise, il avait entendu parler de la légende du type de la reprographie, celui qui court rarement avec les autres, tant il est hors norme.

Le collègue balbutia un « ok, midi dans le hall, alors !». Il venait de convier son ami et néanmoins collègue du sous-sol à venir trottiner. Il avait donné rendez-vous à ce coureur, à cet extra-terrestre que tout le monde admire dans la boîte pour ses exploits…car le gars de la reprographie n’est pas un coureur comme les autres, il n’est pas du genre à se contenter d’un footing dominical longtemps éprouvé au point de procurer aussi peu de souffrance que de tourner les pages du journal. Non, le gars de la reprographie, il fait des triathlons « Iron Man » et même qu’il les finit : 3,8 kms de natation; 180 kms de cyclisme, 42,195 kms de course à pied, soit un marathon en guise de dessert !

Le collègue fumeur venait juste de prendre rendez-vous avec ce type, « dans le normal ». Et ce qui faisait le plus peur à Branleur en cet instant, c’était son orgueil. Le collègue fumeur abandonnerait au bout de quelques kilomètres et lui que ferait-il ? Sa fierté oubliera t-elle que le corps qui l’abrite n’a pas les jambes, le cœur et les poumons d’Iron Man ?

Midi. Branleur se dirigea vers le hall de la boite. Et la balade tranquille et bucolique annoncée le long de la coulée verte laissa place à une étrange compétition. Il se mît la pression tout seul, regrettant déjà l’apéro intensif de la veille auquel il attribuait encore quelques soudains déséquilibres.

Le collègue le rejoignit : il puait la clope. Il n’avait pas le même challenge que le moribond compétiteur, buveur de rhum. Iron arriva à son tour : un mètre quatre-vingt cinq, la cinquantaine olympique, les cheveux longs, il avait le regard d’un winner affamé. Il considéra et salua Branleur (une sorte de « enchanté, tu vas déchanter !»). Et ils descendirent tous les trois au vestiaire. Iron Man évoqua sa contracture derrière la cuisse due à sa course du week-end et lâcha un « J’y vais mollo, juste pour me décrasser, j’ai fait un demi Iron ce week-end !».

Rapide calcul dans les têtes pourtant concentrées, du moins celle de Branleur : le demi Iron Man, c’était un tarif déjà non négligeable : 1,9 kms de natation ; 90 kms de cyclisme ; 21 kms de course à pied, soit un semi-marathon. Hum. Aïe. Ouille.

Y aller mollo, en cette belle journée, c’était faire une virée de sept kilomètres et demi, ce qui allait bien à Iron Man et son outsider, ça faisait deux mois que ce dernier n’avait pas atteint une distance de dix kilomètres.

Ils se changèrent rapidement, et Branleur sourcilla à la vue d’Iron installant son cardiofréquencemètre, sa montre, son bandana et son T-shirt qui donnait le ton puisqu’il mentionnait « finisher ». Branleur s’étira quelque peu les mollets en béton car les mojitos et le Pouilly-Fuissé ingurgités la veille s’y logeaient encore en cet instant. Iron, lui, était impeccable, martial, prêt à se décrasser. Décrasser quoi ? Il ne boit pas, ne fume pas, et ne mange que des choses diététiques. Ils n’étaient pas à armes égales, pensait Branleur, Iron Man vs Paper Man. Branleur tenta d’en toucher un mot ou deux à son orgueil, tout en finissant ses étirements préalables à son supplice. Il le sentait ainsi.

Quant à l’autre collègue, dont il découvrit qu’il était vraiment ami avec Iron, il appréhendait ce footing à sa façon, comme on part faire une promenade sur le front de mer.

Ils attaquèrent. Tout doux, presque tout doux au goût de Branleur, qui se sentait jeune, putain si jeune. Iron, pourtant si sérieux et peu facétieux, se mît à marcher avec ses jambes immenses à la vitesse à laquelle Marlboro courait (comme pour lui dire qu’il était une merde de fumer) et sur laquelle Branleur se calait. Au passage, ce dernier était suffisamment lucide pour s’interroger sur ce qui pouvait lier d’amitié Malboro Man et Iron Man…  Ils atteignètent rapidement le point où Malboro fît demi-tour. Branleur décida (son orgueil et lui l’avait décidé d’emblée en fait) de continuer avec Iron, un gros kilomètre les séparait du point de retour.

Arrivé à ce point, où la plupart des coureurs dans la boite font demi-tour (la fontaine), Branleur était bien, jeune, putain si jeune. Iron Man se désaltérait, et s’étonnait que l’autre n’en fasse pas autant malgré la chaleur accablante.

Ils étaient supposés rebrousser chemin mais Branleur ne sut pas vraiment ce qui lui arriva à ce moment-là. Alors qu’Iron reprenait une dernière petite rasade, la bouche de Branleur émit un son étrange et inattendu : « Je pousserais bien encore un peu, histoire de faire dix kilomètres ». Iron quitta d’un coup son robinet et jeta un regard puissant en sa direction. Il esquissa un sourire et prononça un inquiétant « Avec plaisir », on devinait le couteau entre ses dents. Son plaisir n’allait pas générer celui de Branleur, il le comprit net en cet instant.

Et ils continuèrent. Atteindre le point des cinq kilomètres et faire demi-tour était un modeste plan. Mais Branleur vît très vite passer ce point. A ce passage, il jeta un regard oblique à Iron Man, comme pour lui dire « Ayé, on peut faire demi-tour ! ». Mais bien qu’il sente son regard, Iron ne le regarda pas. Au contraire, il se mît légèrement à accélérer. C’était quoi cinq kilomètres pour lui, même en décrassage ? Branleur comprît qu’il allait payer son arrogance… On ne propose pas à Iron Man de « pousser un peu ». Iron choisit on non de pousser et s’il pousse, il pousse sévèrement et non simplement pour un kilomètre et demi de plus.

Kilomètre six, du moins c’est ce que le téléphone indiquait. Branleur était toujours jeune, putain si jeune, bien que le rythme ne fût pas son rythme mais plutôt celui du grand fou chevelu. Branleur refusait d’évoquer un quelconque demi-tour, il voulait que ça vienne de l’extraterrestre. Pourtant, un demi-tour à ce stade aurait déjà abouti à accomplir douze kilomètres. Quel branleur Branleur faisait.

Kilomètre six et demi, le fier commença à avoir pour seule vision le postérieur d’Iron Man, il cherchait une stratégie pour évoquer la nécessité de faire demi-tour sans l’attribuer explicitement à ses carences, à sa soirée arrosée de la veille. Il aurait pu prétexter une réunion en début d’après-midi qui le contraindrait de ne pas faire le tour de l’Ile-de-France avec ce furieux. Avant même d’avoir trouvé une astuce, Iron usa de la sienne, une vieille fourberie psychologique « Regarde à gauche, là ! » lui dit-il en tournant à peine la tête, « c’est le Parc de Sceaux ! ». Soudainement, Branleur ne voyait que de la savane, qu’un désert. Ils étaient loin du point de départ.

Ses mollets auraient volontiers appelé un taxi, son orgueil serait bien allé à Calvi.

Iron Man balança un « d’habitude, je fais le tour du Parc de Sceaux ». Etait-ce à dire que cette fois-là il ne le ferait pas ? Puis il proposa : « On fait la boucle là, et on fait demi-tour »… Branleur, qui cherchait de l’air, opina du chef, sans parler. Car si courir près de sept kilomètres ne l’impressionnait pas, les quatorze qui seront comptabilisés à l’arrivée tétanisaient déjà ses muscles, y compris ceux de sa mâchoire.

Moins jeune, putain moins jeune.

Iron et son toutou orgueilleux étaient donc sur le chemin du retour, et Branleur savait que le paysage gentiment bucolique de l’aller se transformerait en un horrible décor où, comme dans les dessins-animés, son manque de lucidité et sa déshydratation lui procureraient des hallucinations, donneraient aux arbres des formes hostiles, leur procuraient des yeux et des bouches, qui lui cracheraient des mots décourageants, lui rappelant ses abus de trentenaire assoiffé depuis que son amour est parti. Il imaginait des racines sortant du sol, pour le faire trébucher et faire rire Iron Man, si tant est qu’il ne soit pas déjà trop loin pour apercevoir la chute, le froissage de Paper Man.

Il s’accrochait. Il fallait ré-attaquer le dénivelé déjà pénible à l’aller. Branleur essayait de ne pas trop perdre de vitesse dans les côtes pour bénéficier d’une bonne dynamique sur le plat. Iron était toujours devant, et Branleur était excédé de ne voir que son cul. Finisher écrit sur le derrière d’Iron, il trouvait ça moyen…dans d’autres circonstances ça l’aurait fait sourire.

Kilomètre neuf, Branleur était vieux. Iron cria que bientôt ils allaient pouvoir attaquer la plat. « Et après, on va pouvoir dérouler !», rajouta t-il. « Dérouler, dérouler ? Pourquoi ne pas simplement dire qu’on se met en roue libre ?« , pensa Branleur qui ne savait pas que dérouler, c’était allonger le pas … Il etait pris à son propre piège, dans son égo. Son bourreau continuait d’allonger légèrement la foulée, il continuait à s’accrocher.

Kilomètre dix, retour à la fontaine. Branleur ne se fît pas prier pour boire une gorgée d’eau cette fois, avant d’entamer la dernière ligne droite : les trois derniers kilomètres et demi durant lesquels il lui faudra chercher l’ombre. Le soleil était aussi haut que son moral était géologique, il avait envie de se plaindre, mais ne voulait pas devenir le pleurnicheur, l’aïe run man.

Iron prenait un peu de distance… et la rompait, comme pour montrer à quel point il maîtrisait son sujet, et qu’il s’adaptait pour ne pas perdre le roquet. Sans doute s’était-il attaché à ce branleur qui l’avait suivi tout ce temps, même s’il pouvait le distancer à tout moment. Branleur se retint de lui dire de ne pas l’attendre et de finir la course seul car il réalisait qu’il restait un gros dernier kilomètre à accomplir. D’ailleurs, Iron lui proposait l’instant d’après de réduire la vitesse pour terminer cette folle course. Son supplice s’achevait doucement. Et Marlboro avait déjà du retourner à ses clopes.

Treize kilomètres et demi, une heure ving-cinq !

Branleur sentait Iron un peu déçu de ne pas avoir pu rattraper les vingt premières minutes perdues avec Malboro Man. Branleur était rouge, et même violet, et même volcanique. La douche n’y fit rien. En se rhabillant, il entendit Iron clamer « tu sais ce qui est bon après ça, c’est de manger des fruits ! » et il vît son bourreau brosser soigneusement ses longs cheveux, la tête inclinée devant le miroir, comme une princesse de Walt Disney.

Mais malgré ce geste peu viril, presque efféminé, Branleur réalisait une chose, une réalité qui devrait amortir sa fierté :

On n’encule pas Iron Man, même quand on voit son cul pendant une heure dans la savane.

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