Ecrire, c’est lever l’ancre

On les malmènerait bien davantage, on les contracterait volontiers plus. A défaut, on les refoule, on les renie, on les fait taire, on les bannit. On les oublie. Mais n’avons-nous pas compris que même s’ils nous possèdent parfois, les mots sont le refuge. Les mots, abris ou enfer à leur convenance, demeurent l’asile.

Chaque ligne qui s’écrit donne naissance à celle qui suit, qui fait à son tour naître la suivante. La plupart du temps, on ne sait pas où les mots emmènent nos idées et nos songes errants. Une pensée précise et structurée, une idée originale a priori bien sculptée, ne sortiront pas indemnes de l’épreuve de l’écriture. Car écrire, ce n’est pas que traduire sa pensée, écrire c’est laisser les mots nous emparer, s’accaparer nos rêveries, nos idées, parfois les dénaturer ou bien les sublimer. Pensez à quelque chose en particulier et exprimez-le par les mots, ça n’aura plus rien à voir, les mots prennent le pouvoir et emmène l’auteur en voyage, malgré lui.

Car écrire c’est lever l’ancre, c’est quitter le sol ferme, c’est accepter un voyage dans la tempête, c’est saigner de l’encre, c’est fastidieux et douloureux, rarement réconfortant, car c’est avoir conscience de ses folies, c’est raconter de belles conneries, faire revivre des souvenirs, ou s’en inventer, c’est refaire ou créer une vie, c’est aussi la filtrer, l’amortir ou l’amplifier. Ecrire, c’est inviter le malheur dans la joie, en en rajoutant, c’est être brodeur, parfois imposteur.

On les fuit les mots, car on les craint. Souvent ils ne daignent pas noircir la feuille. Parfois, à peine émis, et alors qu’ils forment une première ligne, ou juste un titre ambitieux voire prétentieux, ils veulent contrôler leur géniteur, malaxer l’entendement, devenir co-auteurs. Gare à vous si vous écrivez la première ligne, l’encre vous coulera dans le sang comme du mercure, vous serez intoxiqués, condamnés à explorer. A vous explorer.

Penser que l’on tient la plume, quelle hérésie. Ecrire c’est aller à la rencontre des plaies, les mots appelant les maux, on les exorcise, on les vomit, on voudrait pourtant les faire timidement baver de légers vagues à l’âme à travers le stylo ou le clavier. Répandre de l’encre, c’est se fuir ou se faire face, non pas selon l’état d’esprit de l’auteur, mais selon son état de vulnérabilité.

Les mots sont tantôt péniblement contrôlés, tantôt dictateurs. Il faut être solide pour ne pas les laisser prendre le dessus. Il faudrait être chaque fois sobre pour pouvoir les tordre. Les soumettre et les contraindre en usant de techniques et de figures de style pour les mettre dans un carcan, pour qu’ils ferment leur grande gueule, qu’ils se contentent de fidèlement, docilement, restituer sans initiative propre, ce que le maître d’ouvrage veut raconter.

Parfois, on croit y parvenir, lorsque les mots sont poésie. On les anesthésie à coup de rimes, seuls quelques mots sont élus, on les enferme dans des strophes, les comprime dans des vers. On rêverait d’éviter la catastrophe, loin de la prose où tout ils osent, terrain privilégié de leur insurrection. Mais malgré ces servitudes, ils continuent d’emmener loin, guident la main, perforent le cœur, nous renvoient à nos angoisses à la noirceur. Rarement les mots, lorsqu’ils dominent, font écrire dans la joie. Font écrire de la joie. Ils vont même, à peine couchés sur le papier, jusqu’à exister dans nos bouches. Notre supplice est leur délice, à ces mots, en se faisant même exprimer à voix haute. Ils frémissent d’entendre le trémolo incontrôlé qui raisonne, pourquoi fallait-il qu’haut et fort on les mentionne ?

Ecrire, c’est voyager loin, chez soi. C’est oublier le monde qui nous entoure, c’est sonder l’inquiétant moi. Ecrire c’est si violent, mais si vital. Seule l’abstinence même d’écriture est plus dévastatrice que la domination des mots, la dictature de ces bourreaux, qui permettent la traversée de soi, contribuent au soin de l’âme, assainissement infini, dont on laisse la trace de quelques étapes.

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