Les choses complices

Penses-tu vraiment que c’est exagéré ? Je n’aspire qu’à la simple éternité. Toi tu grandis et moi je vieillis, jour après jour, la vie te nourrit. Moi, je ne fais plus que de mûrir, je fais aussi que de mourir. Tu te mets à lire, tu commences à écrire, tu ne penses qu’à courir. Ne te presse pas jeune frétillant, tu as si hâte de devenir grand. Car moi, je me revois enfant, ça t’arrivera dans très longtemps. Je pourrais même tout plaquer pour échapper au sérieux, pour tuer l’ennuyeux. Redevenir jeune et innocent, être puceau, pleinement friand de tout ce que je ferais semblant de ne pas connaître, qu’il est tentant de pouvoir renaître. Tu chausses mes trop grands souliers, je regarde avec envie tes jouets. Ils sont comme la musique, des plaisirs épileptiques. Ils sont aussi comme tous les livres, des univers où l’on s’enivre. Le réel ne se supporte, mon fils, que dans nos rêves, nos artifices où règnent, merci, ces choses complices. Celles de l’évasion, loin de ces menaces jurées, de ce destin mal assuré, de la maladie, du chronomètre déluré. Ils veulent ma mort, mon arrêt net, je ne veux pourtant pas disparaître. Dans l’ombre, tapis, ils guettent, sûr qu’un jour, ils troubleront nos fêtes. Mais je les emmerde, puisque tu es là, oui je les emmerde, puisque je vivrai en toi. Nul besoin, cher fils, que tu ne m’oublies pas, mon jadis ne te hanteras pas. Simplement un jour quand tu me rejoindras, dans les cieux, dans l’au-delà, dans l’air, ou même encore dans je-ne-sais-quoi, narre-moi ton ère, ton bel éphémère, dans lequel tu auras prolongé ma vie, puisque toujours en toi mon sang bout et vit. Tu me conteras ce que tu as vécu, ce que j’ai manqué. Cesse de dire que je suis obsédé par l’inertie, par le souffle coupé. Penses-tu vraiment que c’est exagéré ? Je n’aspire qu’à la simple éternité. Héritier, c’est juste que la vie t’amène un jour mon cher, à redouter la nuit de quitter cette bonne vieille terre. Comment ça, tu songerais souvent à ton vieux, dis ? Sans façon, laisse-le cuver la vie. Tu auras déjà tant à faire, moi ça ira, ma mémoire sera balnéaire. Pitié, oublie les fleurs qui attirent ces bourdons de malheur. Cherche et trouve-les ces choses complices, des pures des douces, de vrais délices, alors j’accepterais peut-être au moins les Lys.

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