Non mais à quoi bon, à quoi bon rêver ? (2)

Qui a décrété de faire cauchemarder les enfants durant la nuit, de les angoisser, de nous surprendre au beau milieu d’un rêve unique et pour une fois, pour une fois, pour une fois, féerique, qu’on cherchera à reprendre à tout prix comme si c’était possible ? Ces rêves où l’on vole, ces rêves où l’on glisse, ces rêves magnifiquement rares où la femme est belle, même que c’est mon rêve, même que je l’épouserai cet incroyable être, même que le rêve raconte une vie, ma vie dont j’arrive à la fin.
J’y suis vieux et amoureux, vieux et amoureux, ça ne se fait pourtant plus. Dans ces étranges pensées nocturnes qui semblent organisées pour moi, juste pour moi, il y a la voix de la mort qui se fait de plus en plus claire, j’y suis vieux vous dis-je, j’y suis amoureux. Je suis vieux et je me souviens très clairement de cette femme, de la première ren contre avec cette pureté, cette beauté. Notre première ren contre, c’était il y a quarante ans, je l’ai vécu et je m’en souviens comme si c’était hier car même si je ne le sais pas, acteur de mes songes, notre ren contre d’il y a quarante ans, s’est déroulée il y a seize minutes, au début de ce rêve.
A la seizième minute, je repense alors à la première, il y a quarante ans de cela. Dans ces songes non convoqués, je revis cet espace temps imperturbable de la ren contre, cette ren contre qui se présente comme un écran, comme un écrin, comme un destin. Je le sais car dans mon rêve où je suis usé, j’aime repenser à cet instant. Rien de ce que les quatre yeux regardent ne sera un jour perverti ni trahi. Ces yeux séduits et séducteurs sont attirés. D’ordinaire ils sont captivés par ce qui un jour les repoussera. Dans cette imagination où il fait bon être ancien, je le sais que je suis attiré par ces mots, ces traits, ces yeux, ces gestes qui ne me lasseront jamais, parce je le sais : j’ai vécu et aimé cette vie de seize minutes.
Et je vénère je ne sais qui pour la vie de ce vieux qui m’a été prêtée durant ces seize minutes, ces quarante années filées par la ren contre, cette ren contre en forme de promesse qui ne sera jamais dénoncée. Qu’elle a été bonne cette vie me dis-je, vous dis-je, vieux et amoureux, vieux et heureux, prêt à lâcher prise, je ne sais même pas que je m’apprête à ne plus l’halluciner cette vie parfaite, tout ceci semble si réel, j’ai le sentiment d’avoir goûté et savouré ces quarante saisons.
Nul besoin durant cette existence parfumée de toi, ô ton parfum, ce mirage que j’emprunte ou qu’on me prête, je ne sais plus très bien, de contraindre les viscères, de nouer le cerveau, de coûte que coûte dans le passage éphémère de la vie qui part de la mère, qui traverse le père, de chercher un chemin, un sens limpide et clair. Car le chemin est là, il est évident, manifeste, il ne souffre aucune remise en question, il est tapissé de coton, le bruit de l’autre, de toi, ne fait aucun bris. Le bruit des autres ne peint pas de gris.

Mais au lieu de gentiment mourir, on se réveille, je me réveille dans cette réalité où le soleil prend froid, où le rassérénant s’inquiète, où ma parfumée que j’ai rêvassée me pousse à la rechercher.

Non mais à quoi bon, à quoi bon rêver ?

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