L’oeuvre et moi

Il faut parfois attendre une demi-vie pour lui donner la parole.

On la connaît de nom, de réputation, on pourrait presque oser en parler, certes un peu mal, sans jamais l’avoir vue, lue, véritablement contemplée, écoutée. Il y a que les autres l’ont fait, et on ne sait pas pourquoi, on n’y va toujours pas, on ne le lui rend pas visite.  C’est comme si entre l’œuvre et soi, il y avait un contrat tacite, une connivence, une abstinence qui nous enjoint de patienter.

Bien sûr, la convention est déséquilibrée sur le papier, puisqu’on possède le droit potestatif de l’effeuiller de la déshabiller ou non. Sur le papier… qui n’existe même pas…

Attendre, attendre, attendre encore. Respecter la prescription qu’on a imposée, ligoter les termes du contrat.  Et dans cette inaction, on dit d’elle comme d’une langue un peu familière : je la comprends mais je ne la parle pas.

L’objet du contrat est simple : l’expectative ; La cause est également bien connue : faire attendre l’œuvre pour qu’elle se révèle à soi au moment le plus opportun dont elle n’est pas juge, dont on lui interdit toute appréciation.

Rien de synallagmatique là-dedans, l’œuvre a simplement le droit d’attendre, puisque son cocontractant l’ordonne et le fait, qu’il décide de la résiliation de ce contrat du silence, du détournement de sa trajectoire vers elle.

Elle essaiera de lutter contre ce contrat d’adhésion (à prendre ou à laisser) qu’elle n’a pas vraiment négocié, contre son caractère unilatéral, se manifestera, fera les yeux doux, intoxiquera subliminalement, fera surface sur une étagère en forme de livre, de photographie dans une exposition, de film qu’on croit exhumer d’un carton alors qu’elle aura su se positionner sur le dessus, de musique qui revient trop souvent.  On tiendra bon longtemps.

On croit choisir le moment de l’invitation. C’est elle qui le choisit. Elle pourrait surgir lors d’un instant de quête d’un réconfort, ou d’un moment d’extase, peut-être même existera t-elle dans la bouche d’un ami qu’elle aura su envenimé.

Sans même choisir son moment de joie ou de peine, on y succombera, ça sera soudain, inopiné, accidentel, le contrat stipulant l’inertie tombera pour l’avenir. A tout jamais.

Fini la connaissance de l’œuvre, de loin, de très loin, juste par le titre, les exposés des amis, leurs critiques. Ce sera l’heure de l’avis propre qu’on a tant refusé de posséder car consommer c’est ne plus découvrir.

L’œuvre sera protéiforme à mesure qu’elle prend la main. Elle sera ce que bon lui semble, elle sera questionnement exacerbé, ou réponse lumineuse, elle sera souvent médicament, elle sera ce qu’elle veut.

Une fois la rupture du contrat qui disait réticence qui encadrait le silence, elle dictera sa loi. Un carcan où elle était prisonnière, où l’on dominait, aura explosé. Un autre prendra forme dans lequel elle sera reine, patronne, mante qui propage sa religion que l’on boit sans soif.

Car après avoir longtemps vicié son consentement, on lui remettra indéfectiblement le sien, et on y retournera, on la parcourra encore et encore, et même qu’on en rêvera.

Elle sera référence, elle s’imposera mantra, elle deviendra tao. On ne se dira pas que cette chasteté n’aurait pas dû être, qu’on a eu tout faux de se l’être infligée.

On louera plutôt la providence, qu’aucun contrat ne contrarie vraiment, qui a su créer cette parfaite concomitance, cette  merveilleuse concordance où nous nous sommes enlacés.

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