Lettre à Stephan Eicher (et à Philippe Djian par la même occasion)

Stephan, Monsieur Eicher (la moustache fine amplifie le respect), il me paraît si loin ce temps où tu te roulais dans l’herbe, après le pizzicato, en te demandant « Combien de temps ?». Combien de temps quoi ? A douze ans je me le demandais bien. Je te voyais juste rouler sur toi-même dans cette vidéo où tu portais un jean et un T-Shirt blanc (trop de jean, pas assez de T-Shirt, Jacques Chirac le portait ainsi mais sous l’ère Mitterrand, la ceinture haute, c’était toi !). Tu disais « Je suis saoul de toi », pardonne mes douze ans mais j’entendais « fou de toi », saoul ça voulait dire quoi ? J’ai appris depuis.
Une chose est sûre, j’adore, j’adorais lorsque tu clamais « J’ai de la folie plein les veines », j’achèterais tout roman qui aurait ce titre sans même lire la quatrième de couverture. J’y notais plus tard aussi « Le plaisir facile les amours d’un soir meurent d’un oubli subtil dans le nœud d’un foulard ». Le foulard, tu le portes à merveille dorénavant, comme une incarnation du dandy poète, la subtilité, tu ne la portes pas, tu la symbolises.

Bien entendu, je t’ai retrouvé plus tard, à l’âge où j’avais des hauts et des bas (deux ans avant toi), seize ans, lorsque tu confiais ne pas avoir d’ « ami comme toi », enfin pas comme toi, manifestement tu ne te parlais à toi dans le miroir, tu t’adressais à un ami vénérable, sinon vénéré, car d’amitié, toute la vie en est question (l’amour suit…). C’était en 1991, et à ce moment, il y a ce bijou, « Tu ne me dois rien » :

« Ma voix t’a-t-elle manqué
après bientôt un an ?
Ce serait une belle journée
et il n’y en a pas tant

[…]
tu as sur mon humeur
encore des effets gênants
»

Paraitrait que ce texte soit resté longtemps entre tes mains avant que tu ne puisses y mettre une musique ! How come Mister Eicher ? Peur d’abîmer le texte ? « Ma voix t’a-t-elle manqué après bientôt un an ? », je savais qu’un jour je me poserais cette question, on se la prend, on se la pose tous à un moment donné, non ? Oui !

Et finalement « Déjeuner en paix », l’esprit libre, le passé bien rangé car éloigné, devient un luxe, un coût de la vie qu’on ne peut plus se permettre. Déjeuner en paix est un espace-temps bien bien plus coûteux que la rue de la paix sur le fameux plateau capitaliste du Monopoly. On se rattrape l’été, dans les jardins, car « Souffler sur les braises pour qu’elles prennent », c’est bien plus facile. Philippe Djian se met à passer par là, et c’est un vrai bonheur. 1991, Stephan, entre le trépas de Gainsbourg et celui de Freddy Mercury, cette année-là, des albums mythiques sortent : « Mama said », « Achtung baby », « Use your illusion », « Dangerous », « Black album », « Out of time ». Des albums à postérité, d’envergure vinyle, anglophones, mais toi, Stephan, tu as cette poésie francophone que tu livres généreusement et dont on ne se détache pas facilement. Non, il n’y a aucun lieu d’y voir un quelconque décalage dans ma discothèque, ta place est bel et bien là. Ton accent suisse-allemand et tes guitares s’accordent très bien aux nerveuses notes de tes voisins d’étagère. Pas de rap pour l’heure, j’attends 1995.

1993 : Tes hauts, tes bas, cette fois. « Je trouvais dans les livres de quoi se patienter un peu ». Stephan, cette phrase n’est pas française, elle est merveilleuse ! Merci pour ça !

Mais à vrai dire, Stephan et Philippe, ce n’est pas de ça dont je viens vous parler. Enfin si, mais pas que… Je veux vous remercier, j’y tiens. Pour votre soutien, bien oui, et pour les effets tant vertueux qu’indirects de « l’Envolée », cet album qui m’est si particulier. Une œuvre rencontrée à point nommé, avec une précision d’horloge suisse ( !), et je ne sais de quelle façon ni par quel sort, votre œuvre m’a tenu compagnie de nuit comme de jour, comme de nuit (finalement) dans de grandes transitions sentimentales personnelles. Mais il fût là !

Je l’ai évoqué ici. Mais l’implicite référence à l’outil de ma survie a ses limites, il me faut dorénavant rendre hommage également aux ouvriers, aux charpentiers de la syntaxe et de l’accord, à ceux qui m’ont accompagné comme un curé l’aurait fait, il y a quelques années, dans une période de doute et de choix impossible.

L’album commence par ce titre « Donne-moi une seconde ». Je lui ai donné des heures et des heures. Des heures fébriles, des heures sourdes, incertaines, sombres, sans fin, suicidaires, des heures gamines ou toujours trop adultes, des heures, des jours, oui des jours sans lumière où la voix (même en langue suisse-allemande : a t-elle été un jour pour quiconque un tel pansement ?), les textes, la musique prenaient tout l’espace de ma pièce. Ma pièce réduite à ma tête, ma tête trop souvent sur mes épaules, mes épaules trop souvent sur mon buste criblé, mon buste trop souvent rempli d’organes et de cœur en particulier, effiloché, filant sans siffler sur un deux-roues aux chevaux toujours trop lâchés sur des axes trop fréquentés par la police. J’étais saoul d’elles, tiens cette fameuse folie plein les veines, à sentir qu’il fallait quitter cette horrible brune (« Je surgirai là dans ton dos, je renierai tout ce que j’ai trouvé d’beau »), pour atteindre la blonde semblant convoquer le soleil.

A ce moment, plutôt que de faire un choix, je l’ai bien envisagé de tout nettoyer, de suicider les sentiments et de renaître, façon Miossec : « Tout doit disparaître ».

Messieurs merci, merci Messieurs, le ciel est désormais plus bleu. Même si je ne pense pas qu’il faille faire une exception pour moi…

Oui, car même si :

« Les hommes sont nés
Le mensonge à la bouche
Ils abiment ce qu’ils touchent,
Qu’ils crèvent, qu’on en finisse
»

Il y a que :

« Les femmes trop innées
Errants songes qui les touchent
Ces hommes toujours louches
Jamais crèvent leurs yeux qui se plissent »

Un partout. Un score figé depuis tant de milliers d’années et pour l’éternité.

Atticus Armini.

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