Le stagiaire d’été se meurt

Le fils de,
la fille de,
le neveu de,
le petit du voisin du cousin de…
Les stages d’été rendent l’entreprise plus familiale.

Début juillet ou début août, des stagiaires de 19 ans à 23 ans déboulent dans l’entreprise pour un ou deux mois de stage. Ils sont si jeunes qu’on les nommera les enfants, sauf qu’eux, on ne les fait pas dessiner durant leur séjour. Quoi que… C’est l’été et les enfants font ce qu’ils ne font plus au lycée : le trajet avec un parent, en ce premier jour de travail. En guise d’accueil, l’enfant se retrouve dans une salle de réunion, avec d’autres enfants («Hey, salut, ça va d’puis l’an dernier ?» ; « Ouais, bof, j’retape ma 1ère à cause de cette teupu de prof d’histoire géo, et toi ? »). Ouh, ça commence bien ! Un membre des Ressources Humaines (une chargée RH quelconque qui se ferait volontiers appeler Sa Sainteté tant elle se la pète) donne aux futurs apprentis quelques consignes rudimentaires ayant pour but de fixer un cadre dont ils explorent déjà les failles. Son altesse délivre aussi les informations vitales : temps de « travail », horaires, déjeuner, etc. Leur hôtesse RH ne leur donne en revanche pas, hélas pour eux, les consignes d’évacuation. S’en suit le moment de l’affectation dans les différents services : RH, courrier, comptabilité, filière commerciale, etc. A l’annonce de ce qui les attend, certains stagiaires se sentent comme des profs affectés dans une ZUP : ils ravalent un début de vomi.

Ca y est, la boite peut être rebaptisée lycée, université, comme le lieu de parade des tenues et attitudes les plus décontractées possibles. Les garçons pratiquent le jean, le T-shirt moulax et les mocassins sans chaussettes. Cela fait des émules au sein des salariés s’autorisant à ériger le friday wear en une religion quotidienne : j’en suis, sans aller jusqu’au bermuda, j’ai mes limites. Les filles, elles, évoluent les membres à l’air, en shorts en jean Daisy Duke parfois, le haut du corps libre car dégagé. Ensemble tous ces enfants stagiaires exécutent leurs tâches dans une détente nonchalante rappelant à tous les accueillants qu’ils n’ont pas choisi de moisir à la photocopieuse ou au pied des armoires à ranger, mais que sur injonction de papa ou de maman, ils ont dû venir pointer comme les grands. La motivation ne fait souvent pas parti du fidèle sac à dos (un « keuss », quoi) et globalement, bah…. le stagiaire s’emmerde… le stagiaire s’emmerde profondément, comme un usager montcelliens attendant le passage du bus.
Moncelliens, c’est le nom des habitants de Montceau-les-Mines, vous auriez pu chercher par vous-mêmes !

Il déambule dans les étages à la recherche d’autres membres de sa tribu, ceux croisés le premier jour, ceux croisés l’année d’avant. Et lorsqu’il erre, on s’aperçoit que le stagiaire aime aussi (beaucoup) le café, la clope, qu’il ne quitte jamais ses écouteurs, qu’il peut même porter un bonnet en plein été (pour peu que son poste de travail théorique soit sous une bouche d’air conditionné, on ne peut pas lui reprocher). Lorsqu’ils se retrouvent entre-eux, les stagiaires ne « stagent » pas : ils partagent autour de leur condition horrible, l’un peut par exemple déplorer avoir travaillé sur un même siège devant un même écran durant une 1h40 d’affilée. L’esclave compte partir, les autres compatissent. L’esclave s’insurge mais ne part pas, il y a qu’il est (grassement) rémunéré (parfois), ce qui fait grincer les dents du délégué du personnel dont la nièce n’a pas été acceptée en job d’été. Alors non, l’apprenti ne part finalement pas même s’il s’insurge car dans les amphis, les cours magistraux sont interrompus toutes les heures, pour le café, la cigarette, le bavardage et la dragouille, pour permettre aux étudiants de se remettre de l’incroyable heure de concentration et de prise de note écoulée. Il est insupportable pour l’enfant que la boite de papa ne respecte pas ces mêmes codes. De la nécessité pour eux, donc, de prendre le meilleur parti de cet enfer estival, vivier d’adultes encore plus âgés que leurs profs.

Passés quelques jours d’intégration, le stagiaire infantile sait aussi, il faut leur reconnaître, se confondre avec les salariés qui ne rêvent que de vacances. On ne sait toujours pas vraiment quoi leur donner à faire, à ces gosses mais surtout pas des tâches où l’on doit recourir à l’orthographe et à la syntaxe, du type mail (« Bonjour Monsieur, par ma présence, suite à votre demande je sais pas c quoi encore la réponse car je sais pas c ki ki j’erre le dossier », bon d’accord j’en fais un peu des caisses). On préfère alors les cantonner à tes travaux subalternes (non, ne pleure pas mon enfant, ce ne sont pas des tâches qui s’exécutent sous l’eau) : mises à jour de fichiers, classements en tout genre, manutention. Le tout est ponctué, si l’on prend le cas du jeune Rodrigue par exemple, par de nombreuses virées sur les portables pour envoyer ses SMS à la mer ou pour faire part de leurs humeurs sur Facebook : « VDM », « Entouré de papas », « vivement la rentrée ! », « Plus jamais jbosse ds la teuboi de ma daronne » ainsi que par de nombreux butinages aux rayons croissants/ chouquettes posés, presque chaque matin, sur quelques meubles bas qui délimitent l’open-space. Sans oublier également les picorages dans les paquets d’Haribo qui poussent un peu partout, pour l’occasion. Pause horticole : l’Haribotier est un arbre de la famille des « Haribocébolavi » qui donne en juillet/aout dans les entreprises.

Outre ces moments de convivialités intéressés, Rodrigue participe aux footings méridiens organisés au sein de la société. Cet insolent nous provoque, au passage, par sa foulée élancée, gracieuse, facile et son absence de transpiration. Manifestement, il court en sous régime à nos côtés, nous les plus athlétiques (permettez-moi d’écrire le premier adjectif qualificatif qui m’est venu en tête) salariés de la boite. Bien entendu, ce p’tit con de stagiaire sportif, bien que courant (ou simplement marchant vite), n’est pas très loquace. On a parfois l’impression de l’emmerder au même point que lorsqu’on demande à son propre fils ce-qu’il-a-fait-de-beau-à-l’école-aujourd’hui. On finit par apprendre sa matière préférée : Le « Pfff !» et ces grands projets de vie professionnelle : « Chépa ».

Puis, arrive le dernier jour, le jour de fête nationale du stagiaire. Contrairement au 14 juillet, c’est un jour, à la date mouvante, qui tombe le dernier vendredi du mois d’août. Le 29 en cette belle année 2014. Alors, on prépare un pot pour les petits potes, pour les remercier de leur «infaillible soutien en période de démobilisation générale» (bah quoi, un mot gentil enfin !) ; Certains se révèlent par la livraison d’excellents mets pâtissiers, du « fait maison ». Dommage qu’ils n’aient pas été affectés en cuisine. Enfin, durant la conversation parfois gênante car intrusive (« T’as gagné combien ce mois-ci gamin ? »), on s’enquiert de leur ressenti du séjour dans l’espace entreprise : « ouais, franchement, ça va, c’était tranquille ! », en allant même jusqu’à les sonder sur leur désir intention de revenir l’année prochaine : « Euh, non pas sûr, de toute façon moi c’est un stage de voile que j’voulais faire ».

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