Quand on va à la patinoire

Quand on va à la patinoire, ça peut vite tourner en sale histoire de fesses.

Il conviendrait de se fier aux premiers moments notamment celui du laçage de patins. Si ça se passe mal dès la préparation, si le patin pue, s’il fait mal avant même de le lacer, si un lacet craque, c’est qu’il faudrait raisonnablement en rester là, reprendre ses chaussures et aller à la piscine.

Généralement, les premiers contacts avec la banquise artificielle laissent à penser que tôt ou tard, on fera un bisou à la glace ; Ça arrive bien souvent dans les secondes immédiates qui suivent un instant de fierté : «  ‘Tain, je me sens bien là, je pensais pas que ça reviendrait aussi vite », « Hey t’as vu, il est pas ridicule papa, hein !? ».

Oui, dans la seconde qui suit cet excès de confiance, c’est le cul qui tape, mais attention, pas n’importe comment. Avant que les fesses ne se chargent d’humidité au contact du grand carreau froid, il y a cette phase incommensurable pour celui qui se sent partir, qui devine et sait qu’il a perdu l’équilibre et pourrait se contenter de tomber dignement. Au lieu de ça, il choisit de défier, dans un temps suspendu, la gravité. Il décide ô grand malade de la contrarier, elle, qui pourtant aimerait attirer à elle le derrière de ce patineur impertinent, ne serait-ce que pour lui faire payer d’avoir cru pouvoir tenter impunément un croisement de jambes dans un virage, et même d’avoir eu l’outrecuidance de penser qu’il pourrait s’en sortir brillamment à la faveur d’une exécution gracieuse et tonique dudit geste tenté.

La bataille contre la pesanteur commence, notre patineur qui sait pourtant qu’il a rendez-vous avec le sol glacé (reste à savoir quelle partie du corps au juste), se tord dans un sens et instantanément dans l’autre sens, transfert son poids vers l’avant, mauvaise idée, puis tente l’arrière. Un patin ne touche plus le sol, mais le patineur y croit encore, il reproduit l’affligeante chorégraphie (sens 1, sens 2, avant, arrière) sur un pied, sa vie pourrait défiler mais l’enjeu n’est pas très lourd, alors ce sont des choses plus abstraites ou prosaïques qui lui viennent en tête :

– la valeur de la constante universelle de gravitation (sans savoir ce que ça veut dire) :

G = 6,674×10-11 m3⋅kg-1⋅s-2 (encore moins !),

– pourquoi dit-on « rouler un patin » ?

– l’expression « patin, couffin »… serait plus judicieuse avec le mot coussin,

– le nombre de yeux qui peuvent bien attendre l’issue de cet inter(minable) moment.

Alors notre patineur s’applique et refuse de tomber, il prend son temps puisqu’il en a : 1 seconde terrestre = 30 secondes « patineur non averti dans l’exercice de la chute ». Traduction non scientifique : c’est très long pour celui qui tente de refuser de tomber comme une merde. C’est un peu comme dans « Interstellar » lorsque le type attend ses camarades partis explorer une planète où une heure équivaut à 7 années terrestres. Au passage, c’est pas très courtois la théorie du trou noir pour celui qui attend, tout seul, et qui voit revenir ses collègues dont il a atteint l’âge d’être leur père. Mais ce film n’a pas épuisé le sujet du drame du patineur. C’était peut-être pas le sujet principal, remarquez, faudrait sans doute que je retourne le voir ce film, je ne suis plus sûr de mon coup, bref, la référence du moment de notre patineur c’est davantage « Gravity », à ce propos, on le ferait pas tomber là ?

C’est la phase finale, celle où le glisseur a lutté ces 3 dernières secondes terrestres pour refuser la chute (belle perf’), soit un sentiment de 90 secondes en temps « patineur non averti dans l’exercice de la chute », il est rougi par sa lutte en ce terrain hostile, cramoisi par la honte annoncée, et à ce stade il est comme un pneu sur une tâche d’huile, il ne contrôle plus rien, IL-SE-CASSE-LA-GUEULE, mais alors bien ! C’est bien le fessier qui a embrassé le carreau, à moins que ce ne soit l’inverse tant le sol était en demande. Le patineur, tel un échoué ne tente pas tout de suite de se relever, 5 grosses secondes terrestres sont nécessaires à la réalisation du naufrage qui vient d’arriver. Il se fait aider à atteindre la balustrade, sa bouée de sauvetage. Il a comme un cœur dans la fesse gauche, et il bat la chamade, la gravité vient de lui infliger une fessée historique.

Il évite le regard de tous les spectateurs baroudeurs accoudés au bastingage, certains cachent discrètement le Smartphone qui n’a loupé aucune miette du spectacle amateur auquel le patineur davantage compétent en impertinence qu’en patinage, vient de s’adonner. Notre échoué contemple la patinoire et ses 1 500 kms carrés, ça en fait du monde, ça en fait des yeux qui contemplent, il devient finalement grenat.

Les autres patineurs tournent depuis de très très longues minutes dans le même sens, il y a ce papy avec une belle moustache blanche, celui qui revient tous les ans glisser sur cette patinoire éphémère, même qu’on dit qu’est-ce qu’il patine bien le pépé, alors qu’en fait on n’en sait rien. C’est juste qu’on ne voit pas ses congénères blanchis en faire de même… Il y a ces ados aussi, ils chahutent, se tirent par le sac à dos, se font tomber (gentiment), c’est la parade nuptiale : les gars ont leurs écouteurs coincés derrière les oreilles, ils gardent une distance et une nonchalance nécessaires au respect d’un savant équilibre qui traduit un « jte-kif-bien-meuf-mais-chui-pas-raide-dingue-non-plus-par-contre-te-pécho-ça-peut-chémar ? ». Les filles, elles, émettent des cris aigus, très aigus, suraigus, pire qu’aigus, on rêve de ciguë. On voit leurs lèvres bouger, elles connaissent par cœur la grosse daube qui sort des enceintes, et font des gestes saccadés de rappeur, avec leurs bras, l’index tendu. Elles ne font de mal à personne à part aux oreilles, ça doit être pour prévenir un débordement de décibels, la présence des écouteurs à proximité des orifices auriculaires, côté mâles. Saleté d’enceinte quand même, notre patineur sinistré lui jette un regard réprobateur comme si ça pouvait générer enfin de la bonne musique. L’enceinte pourrait s’en offusquer.

Un autre type passe à fond (gare au radar!), il a des patins de hockeyeur, il est coursé par 3 poursuivants (mêmes patins), ils slaloment tous entre les gens et les enfants, n’en ont rien à faire de taper un piquet humain, un coup en avant, un coup en arrière, ils sautent et font des 360 degrés, freinent de côté, envoient une giclée blanche en poudre et repartent comme des furies. Notre patineur ne peut qu’admettre et admirer la qualité avec laquelle ces flambeurs évoluent sans tomber, où alors avec élégance.

Patineur redevient chaud, il se sent liberéééé, délivréééé, il décide d’entrer à nouveau dans l’arène des neiges. Et à ce moment précis, pas un autre non, à CE moment précis, l’enceinte crache un inquiétant « Changement de sennnnnns pour tout le monde ! », c’est tout juste si elle ne fait pas un clin d’œil ensuite tant elle se ravit de se venger de ce branleur qui critique la musique qui passe par elle. Mais patineur, pris dans le cyclone, n’a pas le temps de s’en émouvoir ; D’un coup d’un seul, ça recommence, il cesse de compter en seconde terrestre : sens 1, sens 2, avant, arrière, et le cœur battra bientôt dans l’autre fesse.

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