Détente

Le nom de la commune n’intéresse pas, à quoi bon. Une fête foraine a bien dû passer par votre ville aussi. Vous les savez ces endroits-là, où se mélangent des odeurs peu raffinées qui percent le nez et s’installent dans le cortex à tout jamais. La chaleur, la fumée de barbecue, la saucisse grillée, la gaufre, les bugnes, l’huile en ébullition. Et l’odeur du plomb des carabines du stand de tir d’une fête foraine qui s’arrêtait chaque année dans cette ville dont le nom ne vous intéresse toujours pas.

Au stand de tir, tous les douze mois, j’y retrouvais mon héros. Enfant, j’avais rendez-vous avec lui, je tentais d’exister un peu plus pour lui année après année, pour qu’il m’embarque dans sa fête, dans sa victoire ou sa défaite, au cas où il faillirait. Il se tenait là, au stand de tir, parmi d’autres hommes, des petits, des grands, des forts, des maigrelets, des peaux mâtes, des teints laiteux, des binoclards, des tatoués, des coincés, des pincés. Certains s’étaient entrainés beaucoup la veille pour ce fameux concours dominical. L’homme que j’admirais arrivait à son rendez-vous annuel sans préparation particulière, il se pointait juste, machinalement, comme on se fait coquet un soir de Noël, sans se poser de question.

Les hommes allaient bientôt s’aligner. L’homme, mon héros, était de taille moyenne, dégarni. Ses yeux étaient perçants, même à travers ses lunettes fumées, un peu fermés pour toiser de loin la cible à cribler. C’était pas tout à fait James Bond ou alors un Sean Connery qui assumerait sa calvitie. Des trophées, il en avait gagné dans cet exercice. Combien d’affilé ? Je ne comptais plus. On lui remettait à chaque victoire des trophées immondes. Le pire d’entre eux figurait sur un socle très lourd, la statue d’un chasseur, accompagné d’un chien de chasse. La matière des figurines hésitait entre le métal et le plastique, c’était très vilain. Mon héros tirait sur des cibles en carton mieux que les autres et on lui avait remis cette horrible coupe comme pour lui dire « t’es un chasseur, bravo, prends ta coupe de chasseur !».

J’adorais le regarder faire. Il était sérieux, encore plus sérieux que d’habitude. Sa concentration me contaminait puisque j’arrivais à rester calme, du moins quelque peu. Je faisais en sorte d’être suffisamment éloigné de lui pour ne pas entraver son espace de chasseur de carton mais suffisamment près pour ne pas louper une miette de sa posture, j’aimais sa gestuelle. Et j’avais une énorme confiance en sa capacité de faire mouche. Il commençait par s’aligner avec ses concurrents face à leur cible et recevait tout comme eux sa petite boite contenant cinq plombs. Il la secouait latéralement, comme une boite de cachous, on aurait dit qu’il les comptait à l’oreille. Puis il la faisait tourner comme on fait tourner un verre de bon whisky. Il y plongeait finalement ses yeux bleus, les plombs se mettaient au garde à vous. Il abaissait la carabine en la cassant en deux et la chargeait du minuscule premier projectile soigneusement choisi, à la manière de Mats Wilander qui élit scientifiquement une balle de premier service. Il ôtait ses lunettes, pliait une branche, pas l’autre qu’il préférait tenir entre ses dents, son couteau de guerrier flegmatique.

Clac ! La carabine redevenait linéaire, il la pointait vers la cible, il fermait l’œil gauche pour n’utiliser que le droit. Il se statufiait. En dix secondes il rajeunissait de dix ans, tel un Benjamin Button fulgurant, mais il n’en avait pas conscience et ne connaissait de toute façon pas une seule œuvre de Fitzgerald. Il devenait mon grand frère celui dont on attend bienveillance et aiguillage, sans autorité mal placée. Prendre conscience de la gravité de ce moment sacré m’empêchait de tenter un quelconque chuchotement ou encouragement et encore moins une chatouille qui serait revenue en coup de pied aux fesses. En contemplant ainsi la statue du tireur, mon temps se figeait quant à lui. Je retenais ma respiration comme on le fait sur injonction d’un radiologue : ça paraît long. On n’a jamais autant besoin de respirer que lorsqu’on est sommé de ne pas le faire. Puis il pressait sur la gâchette et au son du plomb qui percute le fer, déjà meurtri derrière la cible cartonnée, je me mettais à respirer à nouveau et à l’admirer davantage, le mille était perforé. La même opération se répétait durant les quatre coups suivants. Invariablement, chaque année, immuablement un tir groupé, un grand trou formé par cinq impacts de plomb, la cible des autres ressemblait à du gruyère en comparaison.

Je ne loupais jamais ce rendez-vous avec la vénération de cet être que je redoutais souvent par ailleurs. Il prenait son trophée pitoyable qui prendrait quelque part la poussière, et il partait nonchalamment comme il était venu. Il venait de prendre ses minutes à lui avant de retourner à ses besognes addictives. Pourtant le répit lui allait bien, le relâchement le rendait beau. Je ne manquais jamais son rendez-vous avec ce furtif délassement.

Quand il pressait sur sa détente, c’est ce que je préférais chez mon père.

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