Quand on ne sait pas quand on meurt

Ah c’est sûr, ç’aurait été plus commode. Oh c’est certain, précisément la connaître aurait été plus aisé.

Nous n’aurions pas vécu de la même façon, en percevant notre date de péremption. Encore aurait-il fallu que nous la sussions, vous ne pensez pas non ? J’aurais pourtant aimé que vous me comprissiez.

Nous avons su notre naissance, où nous nous animâmes et quand nous naquîmes ; nous avons conçu quand nous nous mariâmes, le lieu des heurs et des malheurs de l’âme ; nous l’avons parfois senti là où l’on allait mourir, chaque fois que malade on pratiquait l’exil.

Mais jamais, jamais nous n’avons su quand nous allions y passer, sauf à le décider.

S’il avait su qu’il disparût à 39 ans, il n’aurait pas mieux fumé la vie, bu ses envies. Oui, si  Vian l’avait sans doute un peu compris, l’urgent, le pluridisciplinaire, ne la sentait certainement pas autant sa mort, sonner si soudainement ; il ne se figurait pas qu’il mourût juste là.

S’il avait su qu’il succombât à 39 ans, il n’aurait pas mieux remonté l’Amérique du Sud à moto, ce jeune et asthmatique Ernesto ; Mais il ne pensait pas, même en pleine guérilla, qu’il s’arrêtât là.

S’il avait su qu’il pérît à 39 ans, il n’aurait pas cessé à deux ans du trépas d’honorer sa « Sand » plutôt que de laisser l’amour se gâter ; Mais Chopin n’imaginait pas qu’il l’aimât encore ces deux dernières années-là.

Ah c’est sûr, on n’aurait pas vécu pareil, en sachant l’âge prématuré du pissenlit qui épargne du déclin, du sucrage de fraises, de la vie vieille. On ne serait que jeunesse d’avoir vécu sans connaître la vieillesse. On aurait fait des orgies de bouteilles, sans se soucier de la peau au soleil, on aurait fumé à Mexico, frotté sa trique sur les plus belles des toisons, des peaux. On aurait conduit plus vite, frôlé le suicide aux Haribos, on aurait regardé les autres courir et s’agiter, on n’aurait pas payé d’impôts, on aurait cumulé les impayés de loyers, sûr qu’on aurait fait n’importe quoi, comme de manger la peau du saucisson quoi, bu la sauce de tous les mets, de tous les plats de toutes les origines, on n’aurait jamais connu autre chose que le surrégime.

Mais avant que nous nous éteignissions, à défaut de savoir, nous nous posions des questions.

Fallait-il que nous économisassions, fallait-il au contraire que tout nous flambassions ? Fallait-il que nous que nous nous préservassions pour un long chemin ou fallait-il que nous nous escamotassions, que nous vécussions sans conscience du lendemain ?

Ah c’est sûr, ç’aurait été plus commode. Oh c’est certain, précisément la connaître aurait été plus aisé.

Ces questions qui taraudent doivent nous concentrer sur le plus grand kif : écrire une fois dans sa vie à l’imparfait du subjonctif.

AA, 39.

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