On ne s’est pas salués

Parce que la vie se solde quoi qu’il arrive par un au revoir, j’ai toujours aimé l’idée de dire bonjour.
Durant la vie, les nuits de fête, de jeux et d’amour cèdent toujours leur place au jour. En été, il domine très tôt. En hiver, même gris, il fait la peau à la plus longue des nuits, celle qui commence en fin d’après-midi.

N’entends-tu pas la victoire du jour, même la nuit de chaque nuit, dans la bouche des gens ? Ceux qui passé minuit refusent de dire « à demain », nous reprennent et nous assènent d’un « on est déjà demain ! ». Et comme pour éviter que ça ne porte malheur de marquer la nuit, ils disent : « à tout à l’heure ! », pour désigner le lendemain matin puisque minuit est atteint.

Oh, on peut bien laisser le jour et son bonjour gagner quelques parties, il en a bien le droit et bien besoin, il peut même fanfaronner durement ou doucement car la vie se solde quoi qu’il arrive par un au revoir.

Adieu soi, adieu les autres.
Adieu les autres, adieu soi.
J’aime cette victoire du jour chaque fois que la vie vit. Jusqu’au dernier Homme il n’y aura pas de vraie nuit. L’Humanité venge, à chaque naissance, nos trépas qui nous plongent dans la nuit, car elle recrée le jour.

Mettre au monde, c’est dire bonjour, tu sais.

A 19 ans on est con, on est enfant, certains qui ont oublié leur jeunesse clament « aujourd’hui encore plus con qu’avant ! » et ce genre de bêtises encombrantes, tu verras.

Je m’en foutais pas mal de l’époque de ma jeunesse, l’époque où on était -puisque cela semble entendu- plus con qu’à l’époque d’avant mais moins con qu’à la tienne si j’ai tout bien compris ! Dire bonjour me faisait déjà envie, car l’au revoir m’encombrait déjà de sa nuit. Je ne sais pas comment fait autrui pour vivre sa petite vie comme s’il en avait plusieurs ou que la sienne durait 200 ans.

Oui, à 19 ans, il s’en fallait de peu que je le salue, j’aurais pu lui dire bonjour, comme je t’ai dit plus tard bonjour à toi, de façon tétanisée. Il aurait pu apparaître, comme étant arrivé trop tôt, comme pas prévu, comme un accident. Du moins c’est la posture convenue qu’il aurait fallu prendre pour ne pas entendre cette opinion engoncée dans son manteau confortable de préjugés, d’égoïsme et de scepticisme. Car il n’y a rien de trop tôt ni d’accidentel, dans le fait de dire bonjour à un être qui se pointe. J’étais prêt à dresser l’armée qu’il fallait, la plus justicière, pour guerroyer contre toutes les hostilités familiales et sociétales, et tuer l’imbécile, le facile, le décontracté de l’âme si ça avait pu le faire respirer.

A 19 ans, j’étais aussi prêt que les autres désolés pour moi, désolés pour mes jeunes années prétendument sacrifiées. Mais je m’en foutais pas mal, un bébé qui naît et qui grossit n’a pas que la souplesse du corps, il a celle des rythmes où toutes les jeunesses règnent, même si on voulait l’éviter : un bébé, dès qu’il naît, transmet sans délai tout ce que les grands ont déjà oublié. De quoi secrètement s’associer et claquer la pensée fermée. 

21 ans, ce cher fils qui n’aurait pas ruiné ma vie. Quel bel âge !
21 ans, ce cher fils, davantage que ce que serait notre écart d’âge.
Avec lui, nous ne nous sommes finalement pas salués, tu le crois ça ?

J’étais prêt. J’étais prêt, j’étais évidemment prêt à donner mes années inexpérimentées ! Je la vis encore cette verve, sûr qu’elle ne serait donc pas partie bien loin ! Je lui ferais peut-être honte, à ce fils-là ou bien je l’agacerais, il me jalouserait peut-être, ou bien m’admirerait éventuellement, peu importe je veux croire qu’il m’aimerait sincèrement comme mes silences le font.

Il partagerait encore un peu de sa jeunesse avec moi et bien sûr avec toi. Quoi, comment ça, qu’est-ce à dire que la sienne n’existe plus ? Il aurait donc eu le même empressement que moi ?
Pourtant, être grand-père à 40 ans ne faisait pas partie de mes plans. Mais être grand-père à 40 ans m’aurait autorisé à déjà fumer la pipe en caressant ces chiens dociles qui m’entoureraient, j’aurais pu siffler du whisky plus âgé que moi, tout en regardant l’horizon. Mais l’horizon aurait été loin, je n’en aurais rien fait ! J’aurais été encore jeune et dans le coup, j’aurais salivé de notre émulation, me serais réjoui de ses passions, de son libre-arbitre, de sa pensée, il aurait été fort et sain, aimant ; il serait pourquoi pas ce père. Te rends-tu compte mon fils ? Ton grand frère aurait déjà fait de moi un grand-père ! J’en aurais été fier : « perdre » ma jeunesse n’aurait été qu’une devise modique et même sans valeur pour le voir exister dans notre Humanité. Tu l’aurais admiré.

Mais il n’est pas là, l’histoire ne s’est pas écrite ainsi. On ne s’est pas salués.
L’histoire en revanche nous a, NOUS, présentés ; J’en suis honoré.
Parce que la vie se solde quoi qu’il arrive par un au revoir, qu’elle n’est que rebours, je veux te dire bonjour tous les jours.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s