La femme qui compte les jours en nuits et en heurts

Encore ce matin comme hier et comme des millions de demains, elle s’installerait bien plus longtemps dans sa demi-seconde.
Cette demi-seconde qui suit la fin du sommeil, lorsque le cerveau s’apprête à mettre le contact. On y est comme dans le noir complet, toujours allongé(e), comme dans un autre endroit, comme hors de chez soi. Un état d’on ne sait quoi, sans vraiment savoir où nous sommes ni ce que nous sommes : Humain, végétal ou animal ? Allongée sur son lit, à moitié rempli, les yeux fermés, elle vivrait bien des heures dans cette demi-seconde d’inconscience. Pour s’abandonner, pour ne pas réaliser, une demi-seconde à ne pas souffrir.
Une demi-seconde qui mimerait l’ivresse, à en oublier la veille, et tout ce qui est antérieur d’ailleurs.

Elle la tirerait volontiers, la presserait, la supplierait de demeurer. Mais si cette demi-seconde se vit, c’est anesthésié(e), on ne la maîtrise pas, on n’en a conscience qu’après.
Naturellement, ce matin, et de façon foudroyante, demi-seconde s’en est allée. Comme un rêve dans lequel on ne peut retourner, demi-seconde s’en est allée.

La femme, elle, sort doucement du brouillard, trop vite à son goût, et le ventre commence à faire mal, la nausée s’installe, elle est étourdie par ce réveil brutal. Une anesthésie d’une demi-seconde, ce n’est vraiment pas grand chose. Elle a sa réponse : elle est humaine.
Elle est humaine, ils sont animaux.
Elle ne veut pas réaliser, elle plisse les yeux, force sur eux, elle veut une autre une demi-seconde d’insensibilité, les sens n’y sont pas réveillés.

Elle garde les yeux fermés, dos à l’autre place dans le lit, elle ne se retourne pas, elle répute chéri non loin d’ici, un peu comme sous la même couette. Allez, c’est acquis, il est jusque à côté dans ce même lit, à quoi bon tenter de se retourner pour s’en assurer ou de le toucher, sous peine de le déranger ? Il est à côté, encore endormi. Elle s’ordonne de ne pas se fier à cette goutte de sueur qu’elle sent perler sur son front.
Allez, toute cette horreur, elle vient de la rêver, le cerveau scénarise vraiment n’importe quoi, quelle imagination à la con. Ses yeux s’ouvrent, elle fixe un point sur le mur et reste statique, angoissée quelque peu. Le cerveau se réveille et il se rappelle.
Combien de temps déjà ? Ça fait quelques jours qu’elle compte en nuits et en heurts, mais ne s’y retrouve pas. Une chose est sûre, il n’est pas encore inhumé. Son cerveau vient de lui indiquer, son haut-le cœur aussi.

Elle aimerait sentir une odeur de café qui vient de la cuisine, une odeur de clope qui ne devrait pas s’installer si les règles de la maison étaient respectées, elle réclamerait son baiser à l’haleine chargée, sûr que la veille il aurait bien profité de la vie entre amis à la terrasse d’un café. Car, c’est là où elle l’a laissé : à profiter, à la terrasse d’un café !

Un vendredi 13 au soir, il est sorti, en plein Paris.
Un vendredi 13 au soir, on s’en fout, un mardi 21 matin c’est pareil après tout, il est mort c’est tout !
Les animaux l’ont tué.
Des animaux, des primitifs qui ont la faiblesse de croire que si leur vie ne vaut rien, il est en de même pour tout humain. Des bêtes déguisées en hommes qui s’arrogent le droit de vie ou de mort sur des êtres humains.
Des bêtes lâches tapies dans les ombres de nos agoras, de nos rues. Sur un coup de frénésie, Paris ne vit plus comme dans les années folles : des années de folies nous seront-elles désormais servies ?

Elle a ce flash du bleu blanc rouge qui lui vient en tête, elle a pourtant essayé de contourner ces images d’infamie, d’ignominie, d’atrocité, d’inhumanité : pourquoi un tel acharnement à  ôter des vies ? Elle n’a pas d’énergie de penser plus loin que ça. Son pavillon à elle est pâle blanc sang. Le cerveau est bien éveillé : elle songe à son bébé, le blanc de son drapeau. Elle n’y avait pas encore pensé ces dernières secondes à giser sur le flanc. Dieu merci, le bébé va bien, il est en sûreté. C’est la seule chose dont peut se charger son entendement meurtri : faire un garrot au cœur qui pleure ensanglanté sous peine de sombrer exsangue à la minute d’après. Un jour, à cet enfant, ce bonheur, il faudra bien lui conter les heurs et le malheur.

Comment se relève-t-on de ça ?
On ne sait pas. Personne n’est programmé pour ça.
Elle sait juste qu’elle y arrivera, parce qu’elle n’a pas le choix.
Elle se résout à se retourner dans le lit à moitié vide, pour faire face à l’absent.
Faire face à l’absent, c’est son lot à présent.

Pour L., mille pensées.

 

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