C’est son bus !

« C’est mon bus, c’est mon bus ! ».
Sur le trottoir, la vieille femme arrive de derrière moi, elle me pousse. Jamais je n’aurais cru que des cheveux blancs puissent abriter autant de force.
Elle hurle « c’est mon bus, c’est mon bus ! ». Elle crie ça à un bus stationné à un arrêt de bus ou aux gens qui voudront bien l’entendre. Mais personne ne bouge ! Evidemment ! A l’intérieur du bus, le cri de la vieille femme a dû arriver. Certains passagers scrutent sans doute le chauffeur. Ils n’osent pas, tout figés qu’ils sont pour sûr, l’interpeller. Ils se disent sans aucun doute : « Quoi c’est son bus, c’est son bus!». Les passagers toisent à coup sûr le chauffeur, ce sale voleur : il est en train de voler un bus, le bus de la vieille dame qui court.
Pauvre dame qui court et qui crie « c’est mon bus, c’est mon bus ».
Le salaud, il ne la remarque pas.
Le chauffeur a dû pourtant l’entendre mais il ne l’attend pas.
Il ferme les portes, le salaud.
Et il démarre, le salaud.
Quel salaud, ce salaud.

Un démarrage en trombe, surtout pour un bus, ça confirme bien que cet imposteur est en train de voler le bus de la vieille dame. On la croit tous sur parole que c’est son bus c’est son bus !, puisqu’elle remue encore et court plus vite que son corps et son docteur ne l’y autorisent ; Elle braille « arrêtez le bus, c’est mon bus, c’est mon bus ! ».
Tout en se hâtant, la dame fait des signes de laitue. Son bras levé se finit par un sac plastique qui abrite une salade. C’est une laitue. C’est pour ça que quand elle fait des signes, elle fait des signes de laitue.

La pauvre, quand même : aller au marché et se faire voler son bus. Sans doute a-t-elle laissé une porte ouverte et les clefs sur le contact.
Je me décide à courir vers le bus qui roule, mais il va vite le bus, il prend le couloir de bus.
Je cours comme lui, dans le même couloir pour le faire arrêter ce bus. Il faut que la dame retrouve son bus ! Elle crie toujours « c’est mon bus c’est mon bus ! ».
D’autres gens se mettent à courir avec moi, et on fait tous des signes. Des signes de ce qu’on a dans la main, ça fait des signes de casque de moto, des signes de téléphone, des signes de cigarette, un signe de poireaux. C’est un vieux monsieur qui fait le signe de poireaux. Son bras levé se finit par un panier en osier qui laisse dépasser des poireaux.
C’est pour ça que quand il fait des signes, il fait des signes de poireaux.

Mais il est bizarre ce vieux monsieur, il crie aussi « c’est mon bus c’est mon bus ! ».
Il devrait crier « c’est son bus, c’est son bus ! », comme un justicier, en pointant son poireau vers la dame qui agite sa laitue. Je crie alors encore plus fort « c’est son bus c’est son bus !» en agitant mon casque de moto vers la victime, ce qui est ridicule car c’est lourd un casque de moto et que ça s’agite pas vraiment, ou alors ça donne des crampes. Et puis agiter un casque de moto, ça ne se voit pas, c’est comme agiter une laitue ou des poireaux.
Mais il m’énerve ce petit vieux qui essaie de profiter de la situation en criant « c’est mon bus, c’est mon bus ! », alors que c’est pas son bus, c’est pas son bus, puisque c’est la dame qui l’a dit en premier.
Le bus fait comme un bus omnibus : il s’arrête au prochain arrêt de bus. Il a dû en fait remarquer la horde ou entendre la rumeur des signes, il aura pris peur.
Les petits vieux l’auront à temps le bus, on arrête tous de courir. Ils courent bien ces petits vieux. Ils passent à hauteur du bus garé à l’arrêt de bus et le tapent sur le fessier, en pensant « méchant bus!».
Paf ! un coup de laitue de la part de la dame.
Paf ! un coup de poireau de la part du monsieur.
Pourtant il n’y est pour rien ce bus, il ne s’est pas volé tout seul.
Ils montent dans le bus. La horde ne suit plus le bus stationné que du regard. Je suis néanmoins mes vieux.
De l’extérieur on ne remarque rien : pas de scandale du moins Je m’en étonne. Les petits vieux essoufflés n’engueulent même pas le voleur. Ils sont trop fatigués pour ça.
Je pose après eux un pied dans le bus sur la première marche, j’interroge le chauffeur du regard en le scrutant tout comme ses passagers complices qui jouissent du court voyage ; Ils me regardent aussi, bizarrement même. Ils se demandent ce que je fais là. Sans doute pensent-ils que j’hésite à raconter mes nuits sous les ponts pour recueillir quelques tickets restaurant.
Je regarde les petits vieux, ils trouvent des places assises. Je m’en sens soulagé mais pointe tout de même du doigt le chauffeur avec un regard menaçant. Il me regarde avec stupeur. Je pense qu’il a compris la leçon. Pour m’en assurer je lui dis : « c’est pas ton bus, c’est pas ton bus ! ». Et je descends du bus, le bus repart. Je le sais moi qu’il a compris. Il est bon, pour la peine, pour les raccompagner les petits vieux. Pour se faire pardonner.
Car c’est la moindre des choses de les ramener chez eux les petits vieux, me dis-je au moment où le doute soudain m’envahit : était-ce le bus de la dame ou du monsieur ?

 

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