La nouvelle de la Saint-Valentin

Toute l’année, elle lui offre ses fesses, à la Saint Valentin, elle est plus seule qu’un chien.
Son amant appartient à nouveau à sa femme, le temps d’un soir. Cet amant ne s’affranchit à peine ce soir-là de l’exclusivité qu’il lui doit, à sa femme : une pensée secrète pour sa maîtresse, depuis le restaurant, en direct des toilettes, un rapide sms. Le sms déclare quelque chose comme « je pense à toi, hâte de te voir, je t’embrasse ». Il est sans scrupule et cruel, il glisse même un « je t’aime » à la fin. Ce soir-là.
Le message de l’amant, la maîtresse le reçoit. Elle aussi est aux toilettes, chez elle, nauséeuse. Ce soir-là comme tous les autres, elle pourrait ne pas comprendre ses choix, ses choix à lui, ses absences de choix à vrai dire. Car il ne choisit pas, il veut tout à la fois. Mais elle ne fera pas ça, cette fois, ce soir-là.
Le message de l’amant, elle le lit, tordue sur le bord de sa baignoire. Il lui rappelle ces bouts de textes qu’elle attend et ne reçoit que peu ou pas, sur son téléphone durant l’été, quand son amant part loin en congés avec sa famille à laquelle elle n’appartient pas. Le savoir parti en famille durant l’été est presque moins douloureux. Même si c’est plus long, même si elle sait qu’il fait des choses à sa femme. Même s’il s’en rapproche car c’est toujours comme ça : il la découvre à nouveau, il l’aime peut-être comme au premier jour car il est léger, puisqu’il fait beau, que l’air est chaud, puisqu’ils sont en famille, puisqu’elle est bronzée et franchement pas si mal, puisque le cadre est idyllique, puisqu’ils n’ont pas de contraintes, puisqu’ils n’ont que ça à faire de se promener, de visiter, de boire du vin, de manger des glaces, de baiser, d’oublier le téléphone, puisqu’il ne n’a que ça à faire de ne réaliser qu’il ne supporterait pas, en prenant la mesure et la valeur de son joyau, de l’imaginer elle, sa femme, aller vers un autre homme. Ça lui ferait un mal de chien. Ça lui donnerait la nausée, comme celle qui clignote au fond d’un ventre de Valentine clandestine assise sur une baignoire sise dans un appartement parisien qui semble n’abriter de rien, pas de l’incessante pluie, ni du spleen.
Mais à la Saint Valentin, pour maîtresse, la souffrance vaut ces trois semaines où il prend congé d’elle. Une souffrance de trois semaines d’absence concentrée sur trois heures d’une soirée au romantisme exacerbé en espérant qu’il soit hypocrite, que ce moment ne contienne pas une seule minute, pas une seule seconde de vérité, de sincérité, dans ce qu’il va dire ou faire à sa Valentine de femme, sa Valentine légitime.
Celle qu’il a un jour épousée, celle qu’il a commencé à délaisser, celle dont il a démissionné, sans lui notifier, égoïste qu’il est. Au moment où Maîtresse passe de chienne à chien, la femme officielle prend une vengeance dont elle ignore l’existence, la consistance. Cette femme, cette régulière, dont la maîtresse sait tout, elle connaît son visage, elle l’a déjà aperçue, elle sait aussi sa démarche rythmée par le bruit de ses talons aiguilles fétiches, elle ne peut que reconnaître son bon goût. La maîtresse est même certaine d’avoir attendue derrière elle dans une boutique pour hommes. Dans la file d’attente, la femme de son amant sur elle toutes les beautés comme sur cette photo aperçu sur un fond d’écran de téléphone qui fait mal, mais où elle même ne saurait exister. Peut-être achetaient-elles toutes les deux quelque chose pour le même homme.
Toute l’année, elle offre ses fesses, à la Saint Valentin, elle ne sait que faire de ses reins. Toute l’année, elle aimerait qu’il prenne aussi son cœur, il n’en fera jamais rien. Elle ne répond pas à ce texte qui chute sur « je t’aime », il demeure suspendu dans sa main. Elle y répondra demain, dans un message qui parle d’une fin, elle se retirera, démissionnera car elle ne fera jamais mieux que beauté gracieuse aux yeux bleus qu’elle s’en veut d’avoir trahie. Et si Amant arrivait à la même conclusion qu’elle sans attendre l’été pour être amoureux de sa femme, Maîtresse se trouverait presque jolie d’avoir eu les couilles de faire le choix d’un homme, à sa place. Et elles seront belles toutes les deux.

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