Le pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes

On m’a raconté l’histoire de ces deux enfants-là.

Ils se sont croisés pour la première fois vers huit ans, sur le littoral, même qu’ils sont nés la même année.
Lui, dernier d’une famille de quatre enfants, allait dans la chaleur des soirs d’été chercher le lait à la ferme. La coupe en brosse, les oreilles décollées, la tête à connerie, sûr qu’on n’a jamais pensé à donner à ce gesticulateur le Bon Dieu sans confession. Pourtant pour faire plaisir à maman : baptême, communion, confirmation. Il n’en a jamais rien fait.
Elle, parisienne, descendait chaque été vers ce bord de mer, elle y restait tout juillet et août pour amortir la fatigue d’un trajet de dix heures dans une « Amie huit » aux sièges rembourrés avec des noyaux de pêche.
La peau basanée dès sa première semaine de vacances, cette jeune typée façon espagnole n’aspirait qu’à renifler, en toute tranquillité, des fleurs dans un champ et pourquoi pas leur causer.
La corvée c’était le soir, tous les soirs : remplir et tendre le pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes à ce gamin arrogant.
Tous les soirs de chaque été.
Chaque été de leurs jeunes années.
Un jour, plus grands, ils se sont vraiment parlés.
Elle toujours la peau brune, lui les oreilles un peu mieux plaquées.
A 21 ans, ils se sont mariés, à 23 ans un enfant, puis un autre l’année d’après.
Ils ont travaillés à Paris avant d’en fuir, épuisés, le fourmillement. Lui, il y a bien longtemps qu’il ne peut plus se permettre d’arborer une coupe en brosse ni quoi que ce soit d’ailleurs. Sa peau à elle est devenue blanche.
Ils vivent pourtant au soleil dans une belle maison avec un immense jardin. Une grosse bâtisse occupe une grande place centrale, ils l’appellent encore l’écurie. Quant à l’ancien appentis attenant, il abrite désormais des chambres, pour accueillir la famille.
Était-ce ici, dans une chambre forgée dans l’appentis ?
Oui, c’était peut-être ici, à l’endroit même où brille le parquet ciré de cette chambre d’une maison chargée de souvenirs que ses deux occupants ont pour la première fois transigé, il y a soixante années, autour d’un pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes. Où peut-être était-ce tout simplement dans l’écurie, restée quasiment intacte, les bovins en moins.
C’est à 40 ans qu’ils ont eu la possibilité de racheter la ferme, dans un saignement financier qui n’était jamais évoqué. Sans doute les murs avaient-ils peine à reconnaître la fille rêveuse aux jupettes fleuries qui venaient tous les étés. Les murs eux n’avaient pas trop bougé, même si durant un temps la ferme était devenue une serrurerie. La maison reconnaissait en revanche déjà mieux le jeune perturbateur. Du temps de la serrurerie, il y était apprenti. Dans le terrain, il avait bazardé énergiquement moult métaux, pièces en fer, en étain qu’il a récolté durant tout un été de labeur de terre, une fois devenu propriétaire.
Les enfants ont aujourd’hui 66 ans.
On m’a raconté l’histoire de ces deux-enfants-là.
J’ai appelé cette maison hier soir. Le vieux gamin a décroché et a dû plaquer le téléphone sur l’une de ses oreilles ni collées ni décollées. C’est une voix un peu fatiguée mais pas bougonne (plutôt charmante même) qui répondait à la mienne, je n’ai pas insisté. Le gosse a dû dans le même temps où je lui souhaitais une bonne soirée jeter, à la jeune fille, le téléphone comme on se débarrasse d’un pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes. Elle l’a réceptionné. La voix était dynamique, presque enjouée, j’eus l’image de cette fillette à la peau mate, brunette avec ses anglaises, sniffant tout un bouquet fraîchement constitué de fleurs sauvages délicatement coupées. Elle était heureuse d’avoir passée sa journée dans son jardin dont on ne compte pas les mètres carrés, je n’étais pas loin.
Qu’est-ce que je lui ai raconté à la rêveuse de la ferme, vous aimeriez le savoir ? Et bien chers curieux, trois fois rien, des histoires d’hortensias, d’hostas, et d’azalées, c’est assez sommaire mais… vous en savez déjà assez sur ma mère.

On m’a raconté l’histoire de ces deux-enfants-là, nom de Dieu ; Ils ne savent pas que je sais tout ça d’eux.

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