Into the wild

Nous ne nous souvenons plus très bien de ce que nous faisions lorsqu’on ne le cherchait pas constamment dans la poche. Le smartphone nous rend dumb, fou de lui.

Un dîner ne se passe plus sans lui, il est même présent, omniprésent, en évidence sur la table, on lui commanderait volontiers quelque chose à boire. Il est posé là, tranquille entre le couple qui dîne, les amis qui se retrouvent. Il contient une vie, fait office d’album photos, de journal, il illustre tout ce qu’on se raconte : parler d’un film = accès à Allo Ciné ; évoquer untel = accès à son profil facebook ; mal fredonner le dernier titre coup de cœur = Deezer à la rescousse ; fantasmer sur le prochain appartement convoité = accès à SeLoger. Une vie ! Aucun sujet ne lui échappe à ce smartphone, et on persiste à regarder son application météo aux prévisions plus hasardeuses que celles que donne le vieux dos rhumatisant de mon grand-père.

Comment se comportait-on avant lui, quand on était à poil ? Quand on partait dans la nature avec pour seule sécurité une carte téléphonique, n’y avait-il pas plus d’unité ? Une vraie unité entre amis, et dans le couple dont les deux membres sont tantôt, dans une soirée ordinaire, ensemble dans la vraie vie, séparés par les écrans avant de se croiser sur facebook – l’un découvrant ce que l’autre a commenté-. L’issue est connue : la saturation, le manque de confiance et la séparation tant à l’écran (« en couple » -> « célibataire ») que dans la fameuse vraie vie. Tout ça à cause d’une addiction trop gestuelle, de mauvaises manies, qu’on sait reprocher à son/sa chéri(e) lorsqu’on a un ras-le bol passager du virtuel.

Les réseaux sociaux ! Avant cette « amitié » paresseuse, qu’est-ce qu’on se racontait et à qui ? Avant internet, l’information se prenait dans des journaux qu’on pouvait toucher avec tous les doigts, avec 100% du sens du toucher. Maintenant, qu’on lise, écoute, regarde, on n’utilise plus qu’un doigt fouetteur (l’index) pour orchestrer sa vie, ou deux (les pouces) pour écraser un clavier inécrasable lors de la rédaction de SMS. Le majeur demeure et sera intact, car peu utilisé, pour un jour saluer de façon bien tendue ce qu’on rejettera peut-être collectivement. En attendant, nous sommes digital addicts, nous ne passons à côté de rien ni de personne, nous ratons donc tout le monde.
Bientôt dix ans que nous cultivons nos jardins facebook, alternant parfois entre agriculture industrielle et la jachère, dans les périodes d’overdose dont on renaît systématiquement pour mieux replonger. On contemple l’activité, les humeurs, que dis-je, la grosse actualité de nos amis, contacts –nous sommes tous des stars-, comme on regarderait toutes les minutes un fruit mûrir : ça n’a pas de sens. Facebook : un chien mort chez Karim, une gastro-entérite chez Elisa (du moins sa fille), un nouveau job pour Lucas (son fils en profite pour le féliciter- ils sont amis ! – car il n’est pas certain de le faire au dîner qu’il préfère zapper pour aller skyper : verbe du troisième type du premier groupe), une vidéo de saut en parachute du côté de chez William, enfin quelque chose qu’on est ravi de visionner car facebook, là (!), permet de le faire : son côté plus noble, autorisant à suivre toutes les démarches artistiques de ses vrais amis trop accaparés dans la vraie vie, rendant nécessaire une légère infiltration facebook.

Et twitter alors ? Des tweets à toutes heures, ce formidable outil épileptique où l’on est tous journalistes, la ligne éditoriale et la déontologie en moins. Que penser de twitter dont je ne me lasse pourtant pas de m’envoyer les lignes, comme le plus accro des junkies. Twitter, le dealer leader monopolistique de toutes nos contributions, des plus utiles aux plus insignifiantes, des plus fiables aux plus erronées. Tout ça pour quoi ?

La primeur : comment faisait-on pour supporter de lire le matin dans un journal, des informations figées dans des articles par le journaliste la veille au soir ? Aujourd’hui plus que jamais, le savoir est le pouvoir. Pas nécessairement des connaissances de fond, la forme a son importance : avoir les idées claires sur les accointances entre les hommes et les organisations, sur les liens entre les uns et les autres, les autres et les uns, des informations les plus précises sur le compte à rebours du délitement d’un parti politique, sur ce qu’il se passe dans un tribunal New-Yorkais devant lequel un ancien patron d’un fonds monétaire qui ne sait peut-être pas encore qu’il détestera Abel Ferrara, comparaît. Et surtout obtenir le tout en en ayant la primeur. Qu’il est chose aisée d’épater son directeur en lui livrant, tard en soirée, une information qu’il ne lira dans la presse que le surlendemain au petit-déjeuner ; Le lendemain c’est compromis, les bonnes vielles rotatives sont déjà lancées. Qu’il nous est également édifiant de le voir téléphoner, « à l’ancienne », dans l’expression la plus physique qui soit mise à part la rencontre réelle même.

La fraîcheur : il n’en demeure pas moins, qu’on s’acharne, sur twitter, sur la touche F5 du clavier pour rafraîchir la page ; qu’on pratique de l’index un glissement descendant sur l’écran du smartphone (enfin 15 glissements frénétiques, pour être sûr), toujours à des fins de rafraîchissement. Il est vrai qu’on se sent mieux bien rafraîchi. D’ailleurs, je l’ai déjà fait trois fois depuis le début de ce billet, non parce que je prévois de surfer quelque part sur la toile, au gré d’un tweet qui m’évaderait de mon ennuyeuse écriture, mais simplement parce que ma main en a eu le réflexe.

En quoi cette addiction est-elle plus importante (mais a priori largement moins dangereuse, encore que) que le tabac ou l’alcool ?
Sa fréquence.
En journée, s’il semble possible de ponctuer un dossier en s’offrant une bonne clope toutes les deux heures, il paraît peu probable de ponctuer une séquence par un whisky ! Nous ne sommes pas dans Dallas. Alors que, contrairement au tabac et à l’alcool, twitter et facebook constituent, eux, une ponctuation plus récurrente, des plus invasives.

Evoquer une ponctuation est le degré le moins élevé de l’addiction. Souvent cette dernière n’attend pas la fin d’une production pour être assouvie : le travail sur écran le facilite. Sans doute est-ce moins facile dans le BTP de « checker » son réseau social à chaque apport de pierre à l’édifice.
Dire que ces addictions atteignent infailliblement les avocats, les experts comptables, les commissaires aux comptes : facebook dans les affaires ou comment facturer la glande. Facebook au travail ou comment pratiquer l’absentéisme dans l’apparente présence. Des hôtes d’accueil au DRH, on a tous la même faiblesse, en entreprise, la même addiction en journée, sauf que ça ne se voit pas de la même façon pour tout le monde.

Oublier la confession, la psychanalyse, l’heure pourrait bientôt être à la digitanalyse et à son plan d’action curatif : la détox. Peut-être saurons alors freiner voire refreiner nos allers-retours sur facebook, twitter, linkedin, snapchat, 2048, candy crush, runtastic, shazam (et bientôt oizam pour reconnaître le chant des oiseaux). Serons-nous capables de cesser le double voire le triple écran, comme autant de boucliers à ce, à ceux, qui nous entourent vraiment. On aimerait volontiers y croire.

En attendant que les TIC qui nous goûtent, nous savourent et nous digèrent, il est encore temps de pratiquer un peu d’« into the wild ».

Etre into the wild, ce n’est pas compliqué, il suffit juste d’oublier son téléphone à la maison. Nous revivrions l’effet vacances en une seule journée : des tremblements spasmodiques le matin et un sommital sentiment de bien-être avant de rechuter, le soir, une fois notre drogue retrouvée.

Un voisin exemplaire qui sait fêter ses pairs

La sanction est tombée, cette année on remet ça, le système se pérennise : il faut encore faire la java avec ses voisins.

De quoi faire pâlir de peur les plus timides, les plus ours, et surtout les plus sournois, lesquels prendront leur après midi et s’enfermeront dans leurs mètres carrés pour être certains de ne pas arriver le soir au moment où l’immeuble est en fête.

A propos, comment on délimite le voisinage ? Sont-ce tous ceux qui ont leur boite aux lettres dans le même hall ? Et pour ceux qui vivent en pavillon, c’est 3 numéros pairs et impairs en amont et en aval de sa demeure, autant dire toute la rue, par l’effet de chevauchement (on ne vous en demande pas tant) ? Rassurez vous les pavillons, c’est «immeuble en fête», en fait. Pas besoin d’aller sonner chez le voisin, à moins que le ballon du gosse n’y échoue.

A ces sournois d’immeuble en particulier, ceux qui tapent aux plancher et plafond mais ne viennent jamais sonner, je les imagine bien, dans un moment d’extrême allégresse, considérer l’opportunité d’assister à la fête de la promiscuité, autour du verre de l’amitié. Sans doute y voient-ils au moins 10 bonnes raisons : Lire la suite

Carte de fidélité

J’ai un problème avec la notion de « carte de fidélité ». Pourtant je n’ai rien contre les cartes. A la question « Vous avez la carte de fidélité ? », je réponds non, à part aux caisses de Sephora, Nicolas ou de la Fnac.

« Et vous la désirez? ».

Que j’aimerais répondre avec provocation : « non merci, la fidélité est un concept qui m’échappe ».

Bien entendu, j’évoque la fidélité commerciale. S’agissant des sentiments, j’ai une ligne de conduite, je joue la carte de la fidélité car je le sens comme ça, question de connaissance de soi. Question de challenge aussi, sur lequel je ne me trompe pas. Celui de séduire celle, choisie, de façon quotidienne, déclarée, et aussi de manière probatoire (car évidemment les mots sont aussi beaux qu’insuffisants) est un challenge extraordinairement stimulant. Sans commune mesure avec celui (qui n’en est pas vraiment un, tant il est facile) de séduire ou se laisser séduire par une femme réunissant quelques prétendus pré-requis physiques, et faisant ressortir illusoirement une fraîcheur qui, combinés à l’attirance de l’inconnue créent un contraste, source de mépris. Lire la suite

Crédit revolving sur la tempe

L’argent n’a pas d’odeur, je n’en sais rien. Le franc en avait peut-être, l’euro je ne sais pas : durant cette époque étrange que nous vivons, on a de moins en moins l’occasion de le sentir. En toute occasion, il faut cracher. Même quand on dort, le compte bancaire se déleste.

Et dès le pied posé à terre le matin, il faut s’empresser d’aller tafer pour gagner sa vie, du moins pour la vivre décemment. Oui, aller chercher des seaux pour écoper la barque qui prend l’eau. Se loger par exemple. Non mais c’est quoi ces prix de l’immobilier en Ile-de-France ? Que l’on achète ou que l’on loue, le nid d’amour, le joyeux foyer familial s’obtient à prix d’or et en plus, il faut se mettre à poil : avis d’imposition, bulletins de salaires, attestation de l’employeur selon laquelle on n’est ni démissionnaire ni sujet à une mesure de licenciement, et relevés de compte parfois. On lira bientôt aussi sur la liste intrusive : « une photo de sa grand-mère en maillot de bain est appréciée ». Lire la suite

Résiliation, résignation

A l’impossible, nul n’est tenu.

Et bien si. Chaque fois que vous souhaitez vous défaire de votre laisse électronique, durant la promenade qui dure souvent 24 mois, avec votre opérateur mobile. Car le grand maître opérateur (Orange, Bouygues télécom, SFR, que sais-je encore?) ne se laisse pas abandonner comme ça.

Ainsi, vous jettera t-on à la truffe ce sacro-saint principe de fausse liberté contractuelle : « le client peut mettre fin au contrat pendant la période initiale d’engagement pour un motif légitime ».

Qu’est-ce qu’un motif légitime ? Et bien c’est un motif rarement avéré qui aboutit à ce que presqu’aucune résiliation ne soit possible ; aussi me propose-je de réfléchir avec vous sur les façons de se procurer les clés pour vous affranchir ainsi du grand méchant opérateur. Lire la suite

Capsules Nespresso (Tout ça pour des)

L’univers Nespresso ou l’art de transformer un acte de la vie courante (boire du café), en acte extraordinaire, complexe, et qui donne mal à la tête tant on se la creuse et prend pour parvenir à un choix de capsule.

Parce que lorsqu’on boit un Nespresso, on réfléchit a minima trois bonnes minutes, le choix de la capsule étant hyper important ; sans doute laisse-t-il entrevoir votre état d’esprit du jour : une capsule verte, vous êtes plein d’espoir ; une capsule bleue, vous êtes serein et rêveur ;  une capsule violette, vous n’en avez rien à faire du café, vous voulez juste sauter la propriétaire de la Nespresso.

Et bien oui, le choix porte avant tout sur une couleur de capsule (et oh, vous vous remettez de la capsule violette là ?!) ; le choix est d’abord visuel. 16 couleurs, 16 grands crus, nous indique Nespresso. Et ensuite le choix se filtre un peu plus, il y a des « summa divisio ».

On ne peut se contenter de répondre « un rouge ! » à la question posée par l’heureux et fier propriétaire d’une Nespresso, qui vous invite à procéder cérémoniellement au partage d’un moment de volupté. Lire la suite

I comme iPhone

Prononcé Aïe-Phôôône parfois.

Ce machin est un beau jouet. Bien plus qu’un jouet c’est aussi un vêtement si bien que lorsqu’on l’oublie, on est à poil.

Moi je l’aime bien ce truc, la prise en main est facile en plus. La prise en doigt à vrai dire, il obéit en effet au doigt (pas encore à l’œil).

La première fois qu’on se retrouve avec ça dans la paluche, il y a de vieux réflexes à oublier.

Ton vieux Nokia par exemple, bah tu ne mettais pas tes doigts dessus, tu faisais gaffe à ne pas dégueulasser l’écran.

Avec un I-phone, et c’est sa première application, c’est un essuyage digital impeccable.

La première fois que ma mère m’a vu tripoter le rectangle magique, elle a foncé dans sa cuisine pour chercher un bout de sopalin et du jex-vitres (On peut dire les marques ?).

Elle regarde horrifiée, de temps à autres, les traces d’index sur le rectangle plein de carrés, et me jette un regard oblique plein de reproches :  » tu pourrais le nettoyer ce truc quand même ! », semble t’elle dire.

Cette considération mise à part, je vais te dire ce que je n’aime pas dans LE joujou des années 2000. 

D’abord, il ne fait pas téléphone.

Comment ça, bien sûr que si ? Ah, autant pour moi.

Bon ok, il fait téléphone, un point pour lui.

Non, ce que je n’aime pas c’est que la vie perd de sa spontanéité avec cet appareil.

Dire appareil pour l’I-phone, c’est comme dire « un poste » pour « une télévision », d’ailleurs on ne dit plus télévision non plus. Bref.

Manque de spontanéité dans le sens où il n’y a plus d’effet de surprise.

Tu as la météo pour tous les coins du globe (ça a vraiment des coins un globe ?) ;

Tu veux te faire un ciné, pas de soucis, tu checkes les séances sur Allo ciné ;

T’es perdu, bah t’es pas perdu grâce à Google maps ;

Tu cherches le numéro du camion qui fait (techniquement c’est le mec dans le camion qui fait) des pizzas mortelles, merci les pages jaunes ;

Tu veux savoir qui chante à la radio, tu joues de l’application « Shazam » ;

Tu as aussi des jeux à la con pour les gosses, histoire de prendre un apéro tranquille ;

Et puis tu disposes de tes réseaux sociaux et de tes mails.

S’agissant de ce dernier point, ne dis pas trop à tes potes que tu as un I-phone car si tu ne réponds pas dans les 20 minutes à leurs messages, tu vois ta tronche dans « le poste » avec écrit en gros : « Alerte enlèvement ». Et là tu te dis putain d’Aïe-Phone.

Avec l’I-phone, tu ne laisses plus rien au hasard, tu penses tout contrôler.

Et moi, ça me dérange un peu. J’ai même voulu en revenir de cette addiction en me reprenant un bon vieux Nokia qui envoie et reçoit des sms. Et puis je me suis fait chier.

J’ai remis la carte SIM dans le rectangle magique et je faisais à nouveau joujou.

On s’est quand même bien fait niquer, on ne peut plus s’en passer.

Bon, il est vrai que j’adore utiliser l’application dictaphone pour enregistrer mon fils chanter des chansons pas tout à fait assimilées et lui faire réécouter. Et ça, ça vaut le détour.

Quelle conclusion en tirer ? Et bien celle qu’on se ressemble tous, mes amis, on a une belle laisse électronique qu’on ne veut pas que le maître détache.