Si vous me suiviez

alexandru-zdrobau-200768Mademoiselle.
Bonjour.
Faites comme si de rien n’était.
Il y a là-bas mes amis.
Non, ne vous retournez pas, c’est un pari insensé.
Un défi puéril : je me suis mis en tête à la vue de votre silhouette de montrer à ces frileux,
que vous me suivriez,
si je vous abordais.
Me suivre c’est faire quelques pas avec moi.
Je sais c’est osé, vous êtes belle et je ne suis pas très beau.
Mais je suis loin d’être laid ! Oh, vous souriez…
Je vous embête, je sais, vous n’avez rien demandé.
Qui vous attend à cette heure ? Le sport, le travail, le chéri ?
Me suivre c’est passer quelques secondes de ce point jusqu’à ce café là-bas.
Qu’en pensez-vous ?
J’aurais gagné mon pari.
Alors je vous offrirais un thé si à peine vous insistiez.
Je pourrais alors vous invitez à vous rendre la pareille.
Il me faudrait alors votre numéro, un contact, un mail.
Si vous me suiviez.
Et peut-être aimerions-nous nous voir trois jours plus tard au crépuscule.
Un bon verre quand le jour recule, et la semaine qui bascule.
Oui, le week-end !
Pourquoi pas le week-end prochain, il nous inviterait à l’épuiser.
Vous voudriez partir celui d’après ou le suivant, quitter Paris, tels quels.
Je choisirais la ville, vous choisiriez l’hôtel.
Au prochain voyage, ou un an après, je vous demanderais votre main.
Vous me diriez oui.
Si vous me suiviez.
Et nous choisirions quoi mettre dans cette existence.
Si vous me suiviez.
Si vous me suiviez, je vous avouerais à la fin de la vie,
qu’il n’y jamais eu de pari.
Si ce n’est celui-ci : ma mise à nue là tout de suite, maintenant.
Mademoiselle, je dois vous appeler Madame dorénavant.
Madame.
Bonjour.
Ne faites plus comme si de rien n’était.
Qu’est-ce que vous recommandez ?
Un sourire, un thé, une éternité ?

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La nouvelle de la Saint-Valentin

Toute l’année, elle lui offre ses fesses, à la Saint Valentin, elle est plus seule qu’un chien.
Son amant appartient à nouveau à sa femme, le temps d’un soir. Cet amant ne s’affranchit à peine ce soir-là de l’exclusivité qu’il lui doit, à sa femme : une pensée secrète pour sa maîtresse, depuis le restaurant, en direct des toilettes, un rapide sms. Le sms déclare quelque chose comme « je pense à toi, hâte de te voir, je t’embrasse ». Il est sans scrupule et cruel, il glisse même un « je t’aime » à la fin. Ce soir-là.
Le message de l’amant, la maîtresse le reçoit. Elle aussi est aux toilettes, chez elle, nauséeuse. Ce soir-là comme tous les autres, elle pourrait ne pas comprendre ses choix, ses choix à lui, ses absences de choix à vrai dire. Car il ne choisit pas, il veut tout à la fois. Mais elle ne fera pas ça, cette fois, ce soir-là.
Le message de l’amant, elle le lit, tordue sur le bord de sa baignoire. Il lui rappelle ces bouts de textes qu’elle attend et ne reçoit que peu ou pas, sur son téléphone durant l’été, quand son amant part loin en congés avec sa famille à laquelle elle n’appartient pas. Le savoir parti en famille durant l’été est presque moins douloureux. Même si c’est plus long, même si elle sait qu’il fait des choses à sa femme. Même s’il s’en rapproche car c’est toujours comme ça : il la découvre à nouveau, il l’aime peut-être comme au premier jour car il est léger, puisqu’il fait beau, que l’air est chaud, puisqu’ils sont en famille, puisqu’elle est bronzée et franchement pas si mal, puisque le cadre est idyllique, puisqu’ils n’ont pas de contraintes, puisqu’ils n’ont que ça à faire de se promener, de visiter, de boire du vin, de manger des glaces, de baiser, d’oublier le téléphone, puisqu’il ne n’a que ça à faire de ne réaliser qu’il ne supporterait pas, en prenant la mesure et la valeur de son joyau, de l’imaginer elle, sa femme, aller vers un autre homme. Ça lui ferait un mal de chien. Ça lui donnerait la nausée, comme celle qui clignote au fond d’un ventre de Valentine clandestine assise sur une baignoire sise dans un appartement parisien qui semble n’abriter de rien, pas de l’incessante pluie, ni du spleen.
Mais à la Saint Valentin, pour maîtresse, la souffrance vaut ces trois semaines où il prend congé d’elle. Une souffrance de trois semaines d’absence concentrée sur trois heures d’une soirée au romantisme exacerbé en espérant qu’il soit hypocrite, que ce moment ne contienne pas une seule minute, pas une seule seconde de vérité, de sincérité, dans ce qu’il va dire ou faire à sa Valentine de femme, sa Valentine légitime.
Celle qu’il a un jour épousée, celle qu’il a commencé à délaisser, celle dont il a démissionné, sans lui notifier, égoïste qu’il est. Au moment où Maîtresse passe de chienne à chien, la femme officielle prend une vengeance dont elle ignore l’existence, la consistance. Cette femme, cette régulière, dont la maîtresse sait tout, elle connaît son visage, elle l’a déjà aperçue, elle sait aussi sa démarche rythmée par le bruit de ses talons aiguilles fétiches, elle ne peut que reconnaître son bon goût. La maîtresse est même certaine d’avoir attendue derrière elle dans une boutique pour hommes. Dans la file d’attente, la femme de son amant sur elle toutes les beautés comme sur cette photo aperçu sur un fond d’écran de téléphone qui fait mal, mais où elle même ne saurait exister. Peut-être achetaient-elles toutes les deux quelque chose pour le même homme.
Toute l’année, elle offre ses fesses, à la Saint Valentin, elle ne sait que faire de ses reins. Toute l’année, elle aimerait qu’il prenne aussi son cœur, il n’en fera jamais rien. Elle ne répond pas à ce texte qui chute sur « je t’aime », il demeure suspendu dans sa main. Elle y répondra demain, dans un message qui parle d’une fin, elle se retirera, démissionnera car elle ne fera jamais mieux que beauté gracieuse aux yeux bleus qu’elle s’en veut d’avoir trahie. Et si Amant arrivait à la même conclusion qu’elle sans attendre l’été pour être amoureux de sa femme, Maîtresse se trouverait presque jolie d’avoir eu les couilles de faire le choix d’un homme, à sa place. Et elles seront belles toutes les deux.

Aa

Organes aimants

Pauvre toi, t’es encore vif alors comme ça !? Tu ne refuses toujours pas la douleur qui t’ arrache ? Tu continuerais même d’aller la chercher en décidant d’aimer ? Que tu es con ! Tu n’es plus dans le coup ! Et que rapportes-tu là ? Un cœur qui reste sourd ! Timide et jamais prêt ! Mince, mon gros, s’il était juste paresseux, on le sommerait de rester au lit, qu’il se transforme en fesses, offre ainsi à Queue le meilleur du mieux ! Tu sais que cette patiente cherchera toujours le putsch que tu as maîtrisé jusque-là.

Tu vois Coeur, il y a que ton enthousiasme te crée de l’asthme. Tu ne cesses de vouloir sentir en toi des piques aigus et toutes les choses graves, tu es le nuisible voisin du haut, tu jettes comme un richard, aux pieds qui vivent au rez-de-chaussée, tes jours et nuits de fête. Tu es enivré de basses, tu es narcissique et provocateur, tu aimes que par les artères ta folie passe, que chaque organe te voue un culte, t’adoube quand tu respires, inventes, t’emportes, t’excites, t’exaltes, t’embrases, t’enivres, t’enflammes, exploses, bats la chamade, bats le rythme, bats fort à t’en fracturer le myocarde.

Mais mon vieux arrive ce jour où tu n’es plus spécial, tu n’emballes plus ! Toi tu dis « Quoi ! Comment ça, on ne se jette plus sur moi ? Moi je sais toujours convaincre les autres cœurs, même les plus lents, les moins clients ? ». Tu crois toujours pouvoir aimer, attraper, tamponner, caresser, protéger, porter, mais même si ces autres cœurs pusillanimes, dans une once d’abandon, pouvaient aimer ça, sache qu’ils ne s’abandonnent plus. Frileux qu’ils sont car trop jeunes ou trop vieux. Ne te dénature pas, ne change pas, ne tente pas d’être plus doux ou plus viril : tu n’es plus au point pour inverser toute tendance, c’est tout ! Mais rassure-toi, Queue non plus n’est plus dans le coup ! Bien oui, j’ai déjà essayé de te le dire, de vous le dire à tous les deux, les organes aimants trop battants, trop gourmands, ça fait peur de temps en temps. Je m’en fais surtout pour toi, Coeur, vos exigences à tous deux diffèreront avec les années. « Est-ce à dire que je ne sais qui peut devenir l’élu ? », me demandes-tu. J’en sais rien, je sais juste que quand Queue élira je ne sais qui, je ne sais cul, tu en seras encore à t’effarer de faire face à la retenue.

Et puis, comment te dire ça : prépare-toi à être déçu, cesse pour de bon d’y croire, si tu continues dans cette voie, tu pourrais crois-moi être crevé, arraché, transpercé, saigné, poignardé, ça finira dans une grandiose histoire de pieu, si ça peut te consoler. Mais ne t’inquiète pas, j’appelerai un Roi de ta couleur, au tarot parfois, en pensant à toi. En attendant, sois moins exigeant.

Aa

Le Pays d’Amour (guide du déroutard)

Forme de l’Etat : alternance entre République démocratique et Dictature.
Président : Cupidon.
Premier Ministre : Cucul la Praloche.
Pouvoir exécutif : Cupidon depuis la nuit des temps.
Pouvoir législatif : la loi de la jungle.
Pouvoir judiciaire : justice privée.

Langue officielle : la langue.
Population : nombre variable (jusqu’à 3 milliards).
Superficie : grande, millions de niches au dernier recensement.
Habitants : les habitants du Pays d’Amour sont appelés les amoureux ; leur caractéristique principale réside dans leur capacité à fusionner, leur donnant ainsi une apparence de bête à 2 têtes et huits membres.
Densité : intense, peut être l’un d’entre-eux vous regarde, en ce moment même, vous enquérir avec gourmandise de cette fiche technique.
Géographie : nombreux reliefs et cratères, soleil dominant, vents très tournants, nombreux fleuves à forts courants.
Monnaies : le baiser et le compromis.
Modes de communication : SMS, réseaux sociaux, lettres manuscrites pour les plus engagés.

Protection sociale : protection la plus élevée du monde mais grosses défaillances en matière cardiaque (les chercheurs cherchent encore).
Défense nationale : néante, béante, les habitants sont démunis en cas d’assaut des barbares souhaitant vivre en Pays d’Amour en tentant de les approcher.
Économie : parallèle parfois, fusionnelle le plus souvent.
Immigration : faible, protectionnisme fort face à l’étranger (cf. Défense nationale).
Émigration : stable jusqu’au milieu des années 1990, puis galopante ensuite et surtout dès 2010, par le canapé, le téléphone, la TV et les tablettes.
Produit intérieur : tendre ou brutal.

Sexualité : à sa guise.
Égalité des sexes : peut mieux faire.
Religions : Dolce Vita (nombre de pratiquants en baisse en cas de survenance d’enfant).
Société : vénération de la glace chocolat vanille à deux cuillères.
Enseignement : empirique, basé sur la pratique.
Sport : marche à pied, vélo, roulades (dans la farine).
Secteurs d’activité : librairies, bijouteries, vente de glace, construction et vente de vélos, armement (scuds), coutellerie/hâcherie.
Tourisme : important, courts séjours sauf obtention de la carte rose.
Patrimoine : monuments, ponts, grands parcs nationaux, quais, tout immobilier et espace où prendre un verre rosé fait du bien.
Gastronomie : planche charcuterie fromage, vins rouge et rosé, cannibalisme.

Enjoy your stay.

Crash

Oh dans mon pauvre monoplace
Les bosses prises sont ton atroce
Dans mon tacot fugace
T’aimerais cesser l’auto-stop

Oh sur cette route égoïste
Ces lassants lacets de virages
Hasardeuses sorties de routes tristes
Jusque-là sans grand dommage

Ce vide sous la corniche
Nous appelle, nous hante
Pourquoi faut-il que nos deux corps s’y nichent
Y aller seul tuerait tes blessures béantes

A mort mes aiguillages
Qui n’rencontrent jamais tes plages
Je n’écoute pas les passagers
Je n’écoute pas : c’est mensonger

Je ne vois, j’en suis sinueux
Qu’une bouche grande et menteuse
A trop pointer mes yeux nus vers le feu ?
D’humeur crashante, oh nauséeuse
A trop pointer mes yeux nus vers les cieux ?
Je t’agresse, t’es aboyeuse.

Ce vide sous la corniche
Nous appelle, nous hante
Pourquoi fallait-il qu’un jour tu me croies riche
Je suis un pauvre cœur qui dévalise les pentes

Tu descends là, pauvre de moi,
Hitch-hiking’s done, and then I’m gone.

De l’allégresse

Vous parler de bonheur éloignerait vos yeux, le sujet, le vrai, doit être malheureux.

Dès lors comment s’y prend-on pour louer tout constat de félicité, de satisfaction ?

De bonheur.

Celui dans l’opposition, celui dans la rébellion, celui qui trouve un jour une faille dans la disgrâce et les tristes pulsions sadiques qui animent cette vie cynique qui baissent un temps leur garde si bien que la joie s’y installe?

La Monarchie du vilain, de l’affreux, de l’angoisse s’en va valser là où elle appartient, puisqu’elle a perdue, qu’elle est toute déchue. La République du cœur comme un changement d’ère, a renversé, s’est installée. Une brise anesthésiante souffle sa douceur tuant les vents puants d’un autre temps, passé, présent trop longtemps.

Comment s’y prend-on ? On n’y arrive pas car il est indécent de glorifier cet état des lieux, ce laps de temps de bien-être et de gaîté ?

De félicité.

Celle, trop souvent tapie dans l’ombre, celle trop timorée, celle qui existe sans demi-mesure puisqu’elle n’est rien ou explosivité.

Comment s’y prend-on pour parler de l’amour beau et léger ? On n’y arrive pas car il serait niais de l’évoquer, sans générer l’ennui, qu’il serait déplacé, gênant comme de voir sur un banc deux langues se toucher, de vous le livrer.

Et il y a que… cette allégresse qui n’emprunte pas de sourire mais vole des baisers, qui donne sans compter mais ne rend pas de coups, qui refuse les laisser-aller mélancoliques mais accorde les violons mélodiques, il y a que…il y a que… il y a qu’elle se vit mais ne se narre pas ici.

Forces découplées

Au début tout semble lumière, l’été, la connivence, les confidences annexent la tête, le cœur et le corps ; cette nouvelle vie amoureuse pourrait offrir une revanche face aux récents échecs, aux périodes abyssales, sombres, récemment expérimentales qu’on évoque en disant plus jamais.

Au début tout mérite ajustement, les amoureux sont parents, la vie des grands et des petits fédère, divise, éprouve ; la tentative d’implication n’est pas toujours tolérée, et sans rêver en être un jour récompensé, on aimerait ne jamais en tirer d’être exécré.

Au milieu on est confronté à la noirceur de l’autre, à sa violence, à ses pulsions autodestructrices, de moins en moins contenues, de plus en plus découvertes, on se stupéfie à réagir et à y répondre, à être toujours plus dur.

A l’approche d’une fin qu’on n’attend pas, qu’on ne souhaite surtout pas, on se surprend à s’agenouiller pour épouser, à vouloir l’autre au réveil chaque matin, et tant pis si l’on s’obstine plus que ce que l’entendement voudrait nous laisser croire, il faut sauver l’être aimé qui estime ne plus avancer, sauver l’être aimé qui pleure tous les soirs, sauver l’être aimé jamais consolé.

Au moment de donner vie au mariage, les ailes sentent le cramé, la descente s’annonce, la peur commune d’aller vers l’union, voire d’y retourner, s’installe et fais parler les détails comme autant de prétextes à ne finalement rien franchir ; arrêter et planer doucement vers le sol plutôt que de chuter en plein vol, arrêter plutôt que d’impliquer des êtres qui n’ont rien demandé, urgemment s’éloigner du soleil qui n’éclaire plus, n’embrasse plus, il pourrait embraser, il pourrait calciner.

A la fin on n’y croit pas, la raison dont on aimerait qu’elle ait tort rencontre le cœur qui bat encore fort, le combat est acharné, des mois à ne pas arriver à véritablement quitter, l’être abandonné voit dans ces tentatives de ne pas renoncer, dans cette funeste musique, ce chant d’une sirène, de la monstruosité, de la perversité narcissique.

Elle dit en pleurs j’aurais préféré que tu meures, plutôt que tu ne partes.

Après la fin, le mal incommensurable que l’on procure supplante les doutes. Demeurer à jamais inerte et silencieux. On s’attache alors à tenter de savoir comment vont les enfants, dont elle parle tant, on l’apprend troublée, toujours fumeuse, sans bouée dans la boisson houleuse, dans les baïnes, la cocaïne.

Bien après la fin, on se sait exécré, abhorré, abominé. On ne peut rien n’y faire, il est des points de vue qui ne souffrent aucune contradiction, comme autant de cloches au son unique. Et tant pis si c’est ce qui finalement reste dans sa tête, celle des amis croisés.

Poursuivre la quête d’un bonheur qui ne se laisse pas s’approcher facilement, ne jamais tomber dans une haine, une abomination de cet être longtemps aimé. Continuer à y penser en se disant qu’il aurait fallu ne jamais tenter d’y croire même après le temps de l’espoir car l’espoir se mute en acharnement, l’acharnement se camoufle en torture.

Pour ce supplice, pour ce calvaire, la laisser me détester.