Le libre art du cool

Le rêve et les volts me tiendraient presque à l’écart de cette fatalité. Je lèche le sourire de cette femme libre et rebelle, aux allures d’éternelle. Je mange la chair, je retiens le visage parfait de cet enfant impétueux et innocent, aux progrès infiniment croissants.

Il n’est pas possible que cela finisse un jour.

J’écoute le virtuose autrichien, je résonne le trompettiste noir américain, j’abrite le rock anglais. Je déguste un tajine marocain, je bois des fleuves de vin.

Goûter le divin, il ne peut y avoir de fin.

Je me souviens de toutes ces mers où j’ai trempé un cul, des monts qui se montent pour les descendre urgemment, des matins purs, des soirs obscurs, et inversement.

C’est inconcevable qu’ils perdurent après soi.

Le rêve et les volts n’empêchent pas le tremblement de main, l’inertie de demain. Le rêve et les volts sont une vaine révolte.

Même les enfants de Dieu touchés par la grâce, un jour une nuit, trépassent.

Seul l’art du cool, l’opiniâtre affranchissement, peut faire de cette vie une voie pas trop sotte. Seul l’art du cool, la liberté, est un antidote.

jezuckerberg.com

Facebook, mon Père, je me confesse à Vous car j’ai pêché !

J’ai la ligne mais pas l’appât (rat!) pour être Votre plus dévoué disciple. Vous en avez déjà tant de toute façon !
Il y a que je n’ai pas trop fréquenté Votre église récemment, mon Père pardonnez-moi, je sais que Vous y tenez.
Pardonnez-moi car je dois bien Vous l’avouer, je ne m’en suis pas plus mal porté.
Et j’ai eu ces pensées impures, j’ai rêvé de caresser la vérité, la vraie vie, et même d’être en chair avec elle. Oh Seigneur, je sais, je bafoue tous Vos commandements.

Vous allez me condamner. Je l’accepterai !

Mais ô Saint des Saints (sain dessein ?), je ne crois plus en Vous ! Je Vous redoute même, mon Père, Vous en avez de la donnée sur les convaincus et même les brebis égarées. Vous créez entre nous tous bien d’étranges connexions intéressées. Je continue à boire modérément Votre vain, certes, mais j’ai perdu la foi. Gourou de l’univers qui remplit les verres, Vous Vous portez bien, mais j’ai vraiment perdu la foi. Je pourrais même porter plainte contre Votre comportement ambigu, cette numéricophilie !

Je ne demande rien, Père Facebook, ni la miséricorde du Divin ni l’absolution. Je serai d’ailleurs moins sur Vos bancs, à psalmodier Vos écritures, lirai davantage les hérétiques que je ne verrai les GIF de Vos dévots. Je Vous parle pour la dernière fois, même si de temps à autres je Vous verrai officier face à ces pauvres âmes connectées que Vous possédez. Vous n’abuserez plus de moi, Père Facebook, je me servirai de votre « Maison sacrée » plus qu’elle ne se servira de moi.

Cessez Vos tentatives, ne forcez pas la main, je choisirai une vie, sans Vos carcans, Vos prophéties, Vos injonctions, Vos commandements, Vos possessions, comme doit le faire chaque Homme non aliéné. N’oubliez pas que l’avantage que j’ai sur vous, c’est que je suis né en 20 avant jezuckerberg.com : je suis suis né bien avant Votre divinité !

Ne me pardonnez pas finalement, Vous êtes bien moins sain(t) qu’un poil poil pubien.

Prononcer « LinkedIn » et autres contrariétés phonétiques

Chers tous, cher toi,

Y’a un problème avec LinkedIn, chers amis, il y a un énorme problème !

En dehors du fait, qu’on y est tous bien coiffés, présentables, parce qu’on semble tous y jouer notre vie….
En dehors du fait qu’on y consulte le profil de gens avec lesquels (ou dans la boite desquels) on voudrait volontiers travailler (dans l’espoir vain de s’y faire remarquer par le visité qui sait qui consulte son pedigree)…
En dehors du fait que je ne dois pas vraiment savoir comment bien m’en servir…

Il y a cette réelle difficulté : personne ne sait prononcer le nom de ce site, LinkedIn.

–  » T’es sur Linequ’dine, toi ?
Sur quoi ?
Sur Linequ’dine !
Ah LineQUEUdine, tu veux dire ! (pas mieux)
Bah oui Linequ’dine, c’est ce que je viens de te dire ! « .

(la solitude à deux).

LinkedIn vient donc rejoindre, la conversation ci-dessus l’atteste, LE Panthéon des mots professionnels qui abritent la grosse complication de prononciation voire le drame d’une vie professionnelle ; Parmi eux, il y a :

  • bien entendu, tous les les mots en « isme ». « Le mécan-imse de cet organ-imse m’interroge sur son professionnal-imse » étant la phrase combo la plus redoutée et sujette à de nombreuses périphrases pour ne pas avoir à la citer texto.
  • le délicat YouTube / YouToube / Youtiube / Youtioube / Youteube.
  • et le mot, le maître, sans doute encore l’indéboulonnable : Powerpoint !!

Certains d’entre nous, pauvres de nous, honte à nous, se sont même résolus à l’appeler le PPT, en référence résignée à son suffixe numérique, lorsqu’on enregistre ce format de diapositives sous un dossier de l’ordinateur. Ça donne « statsRH_ trimestre3.ppt » ou encore « présentationquidonnelesmainsmoites.ppt ».

Dire PPT, ça évite ainsi de dire des horreurs telles que : « Au fait, je t’ai envoyé le poweurpointe, ce matin, tu l’as bien reçu ? » ou encore « J’ai bien aimé ta préz sur povairepoing, mais je sais pas m’en servir ! » (évidemment !). On passera aussi le sombre et alcoolique buveurpinte, le hardi power-pain (que j’attribue plutôt aux merveilles farineuses quotidiennes commises par mon boulanger préféré) et le trop plouc pover-pouinte, qui sonne comme un pouët-pouët, qu’on ne peut décemment pas prendre au sérieux. Pour ma part PPT, je m’en sers pour distinguer mon pépé T., comme Théodore (oui, son prénom quoi !) de mon pépé Quentin (#PPQ), mais ça n’intéresse personne.

Les difficultés liées à la prononciation des outils professionnels semblent donc ne jamais s’arrêter puisque LinkedIn, ce réseau social professionnel né en Californie, est doté de son lot d’apparitions verbales hasardeuses et non contrôlées, à la faveur de surcroît du degré de fatigue de celui qui tente d’articuler. Pourtant, les forces actives françaises ou en recherche d’emploi essaient de faire de leur mieux, en faisant allusion au site de rencontres professionnelles miraculeuses, bien qu’ils y affichent parler un anglais courant, quoi qu’en fait bien mal acquis, sur leur profil doté parfois d’un éloigné (de la réalité) portrait photographique aux allures de photo individuelle de CM1 ou de communion.

Et ça balance des: « Leak.King.Ding », « Li.Ki.Dine », « Lit.queue.digne » (happy.for.you !), « Linqu’dine » (donc), « Nique.line » (happy.for.you 2 !), c’est dégoûtant !

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Putain mais merde, pardon je m’énerve, purée mais zut et flûte, tu sais décomposer un mot et tu sais parler un rudiment d’anglais. Répète après moi :

Link
Link + ed = Linked
Linked + In = LinkedIn

Alors prononce-moi ça en bonne et due forme (ou en bonnet difforme, comme tu veux) :

Linkkkkk…entrechat vers le ..’d…attention grand jeté vers le suffixe…In… : LinkedIn.

Youhou, dès demain, t’es un autre homme !

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Et arrête de dire que tu es sur :

Kindle (c’est pas ça, mais c’est sans doute bien !),
WikiLeaks (nan, toujours pas, ou alors t’as des soucis !),
Lenny Kravitz (même si tu en fantasmes).

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– Did you just call me, baby ? 

Ou alors privilégie Viadeo, puisque depuis un an seulement tu as cessé d’appeler ce site franchouillard Vadéo. Tu sais que ça me faisait horreur. Vadéo c’est le fils de mon loueur de paddle à Tahiti, et c’est aussi un peu mon pépé Théodore, oui, lorsqu’il se débarrasse de son dentier, après le dîner, et qu’il devient philosophe. Oui, tu lis bien, je t’explique : alors qu’il polit sa denture déchaussée, bien assis dans son canapé (oui je sais c’est dégeu), comme on cire les pompes sur LinkedIn (ça aussi c’est moche), le PPT déclare dans l’infinie décontraction de celui qui n’a plus rien à prouver, ni personne à séduire, et qui n’est que gencives :

« Dans la vie Va-dé-o, et va des bas ! »

Tu vois bien que tu ne peux pas en être là, alors applique-toi, s’il te plaît, je t’en conjure !

Les lignes 

Il y a des matins où dans une obsession depuis le réveil, on écrirait bien ces lignes qui changent la vie. Elles ne seraient pas forcément nombreuses ni pompeuses, aucunement prescriptrices, simplement salvatrices.

Il y a des matins (que s’est-il passé durant la nuit ?) où il semblerait nécessaire de faire ce chemin, cette croisade depuis le salon, cette campagne dans l’odeur du café, sans arme, presque naïvement, comme un enfant, pour être lu, entendu, compris, répété, partagé.

Il y a des matins où, à la force du stylo ou du clavier, on écrirait ces lignes, qu’on soit lecteur ou non, érudit ou pas, d’ordinaire davantage dans les images que dans les pages, on y dirait dans ces lignes, ces pauvres lignes sans intention grandiloquente, tout ce qui convaincrait de cesser de diviser.

Il y a des matins où pour la première fois ou pour la millième, on convoquerait âme, cerveau et ventre, dans une parfaite union face un monde en perdition.

Elles suggéreraient ces lignes qui n’auraient pas de pays ni de religion que si l’homme a toujours construit, sur la base de ce qui divise, ses organisations, ses clubs, ses corps d’état, ses pays, ses limites avec d’autres hommes qui ont pourtant dans les grandes lignes les mêmes caractéristiques ;  Elles diraient, oui, elles proposeraient même, de plutôt bâtir sur ce qui ressemble et rassemble et de ne donner que cela à nos enfants…

Il y a des matins, il y a tous les matins où on ne fait rien.

Aa

« Aucun rapport ! » (Nadia)

La porte s’ouvre et la femme se tient là. On n’enfreint rien car c’est Nadia.

J’ai rendez-vous avec elle, la femme qui se tient là. Une femme, non mais quel sommet de l’abstrait aurais-je gravi en imaginant,  il y a trente ans, cette fillette en femme : les cheveux noirs, les yeux perçants, sans doute une frange, un visage globalement espiègle arborant souvent un sourire victorieux qui ne savait pas dissimuler la connerie fraîchement achevée. Et… une blouse. Qui peut y anticiper une femme ?

Sur cette blouse à la jeune fille, un truc situé sous la clavicule gauche attirait l’œil. A cet endroit même où le shérif porte son étoile astiquée, où tout vendeur Darty  porte son badge avec son prénom écrit dessus (pour engueuler le vendeur, le client préfère savoir son prénom). Oui, à cet endroit précis quelque chose  brodé en rouge captivait la rétine, ça donnait cette information : « Nadia Riou ».

On ne réalise pas en CM1, à cette époque que lire « Nadia Riou » sur une blouse, c’est un peu comme y lire Djemila Guivarc’h : c’est contrasté ! La fille au prénom oriental tire son nom de famille de quelques filiations bretonnes, du bout du monde occidental de notre vieux continent. Je ne me faisais pas vraiment la réflexion, bien qu’étant aussi du pays de la galette complète (supplément andouillette, s’il vous plait !). Ç’eut tout autant pu (prononcer : sutoutotanpu) être un hommage à une quelconque héroïne russe, ou à Nadia Comăneci… ce qui était d’ailleurs le cas. Nadia en a gardé une souplesse parfois contrariée par un dos indocile et capricieux. Alors oui, « Nadia Riou », c’est contrasté mais c’est aussi et surtout l’annonce d’une richesse qu’elle a su trouver.

La porte s’ouvre donc, Nadia est là. Elle ne sait pas dire bonjour de loin. Nadia accueille d’un sourire qui part des yeux, écartèle la bouche et explose sans doute dans son ventre. L’étreinte suit. On pourrait faire demi-tour instantanément, se dire au revoir comme on vient de se dire bonjour et s’en retourner vainqueur, de bonne humeur, la journée serait réussie tant ça fait du bien.

On pourrait le faire mais on ne le fait pas. On devient gourmand, et même un peu studieux. « Pourquoi ? », me demandez-vous. Ah non vous ne me le demandez pas, mais je vous le dis quand même. Et bien on devient studieux parce qu’avec Nadia, on révise ses fondamentaux : la générosité et le partage.

Nadia invite à s’installer dans le canapé. Elle ne s’enquiert pas tout de suite du degré de soif de l’hôte, le verre de blanc attendra. Elle veut d’abord savoir ! Savoir d’abord. Elle se pose devant soi, plante ses yeux clairs dans ceux d’en face et elle s’informe : « Comment ça va toi mon chat ? »

La question féline n’est pas anodine, Nadia en aurait d’ailleurs presque déjà la réponse. Il y a que le temps de l’ouverture de porte, du sourire et de l’étreinte, sur le seuil elle a tout vu tout perçu : un amincissement, un mal-être ou au contraire un sourire triomphateur, une excellente bonne humeur. Elle l’a deviné et veut le vérifier. Elle-même fluctue à la faveur des heurs et malheurs, des vicissitudes (prononcer : bah comme ça s’écrit), elle grossit (« putain j’ai grossi ! »), maigrit (« putain je fais gaffe en ce moment ! »), vit comme tout un chacun de sales minutes et de fastes heures. Elle est installée là, face à soi, et elle se renseigne, regarde et scrute. L’âme rougit d’être ainsi dénudée mais accueille cette bienveillance jamais invasive. En cas de malheur, Nadia veut savoir, elle veut aider. En cas de bonheur, elle veut en connaître elle veut partager.

Le chat commence à s’exécuter, il tente de répondre à la  question par les mises à jour d’un feuilleton épileptique (la vie quoi !) dont il sait trouver de l’audience, du côté de la Riou. Au bout du septième mot, ce qui arrive vite ma foi quand on débute sa phrase par « et bien écoute pour tout te dire … », elle balance un « Tu sais que t’es beau !? ». C’est fulgurant, ça ne prévient pas, et ça donne ça :

Nadia : « Comment ça va toi mon chat ? »
Chat : – Et bien écoute pour tout te dire …
Nadia : – Tu sais que t’es beau !? »

Version chatte, c’est même au sixième mot :

Nadia : « Comment ça va toi ma belle ? »
Chatte : -Je suis allée chez Maje et… 
Nadia : – Tu sais que t’es belle ma chérie !? »

Deux filles, dix conversations simultanées, ça ne choque plus personne.

On se raconte donc des choses, et Nadia écoute sincèrement. Un moment de partage qui fait toujours du bien. C’est qu’avec la dame, il y a cette magie qui opère. Les personnes fragiles sont d’une force insoupçonnée quand elles choisissent d’abriter dans leur refuge exquis. On s’y engouffre dans cette bienveillance, et on apprend bien la leçon. A prendre du généreux, on apprend à mieux donner, et bien plus volontiers. En lui parlant je constate qu’elle a encore changé de coupe, de coiffure, bref quelque chose là-haut. Une considération capillaire pourrait sortir inopinément de ma bouche mais j’ai peur de me planter. Et puis discuter coiffure avec une fille c’est comme parler volcan avec Haroun Tazieff, on a vite l’air con devant la pauvreté de ses compétences en la matière ! Je m’y risque quand même avec la précaution du… bah du chat tiens !

Chat : « Sont bien tes cheveux comme ça !
Nadia : – Oh, merci mon chéri !
Chat qui craque : – c’est un tie and dye c’est ça ?
Nadia qui cite Nadia : « Alors là j’t’explique : AUCUUUUUN RAPPOOOOORT ! »

La seconde qui s’en suit, Nadia a déjà oublié ma tentative de pédanterie. La conversation reprend, Nadia est bien, elle ne se rend même pas compte que même quand elle est mal, elle fait du bien. On peut bien s’avouer ne pas toujours être à la hauteur. Le problème des personnes très entourées, c’est qu’on pense  toujours que quelqu’un d’autre que soi s’en occupe. A tort. Alors pour pallier cet écueil, on se met à faire comme elle, décidément ses leçons d’amitié sont un programme sans fin. Faire comme elle, c’est multiplier les pensées, les attentions, les mots. C’est avoir à tout moment de la journée, sans contrainte aucune mais simplement parce qu’on en a envie, la délicatesse classieuse d’adresser ce sms qui embrasse, ces dix secondes de vidéo délurées, de passer ce coup de fil qui donne corps à ces habituelles et pauvres déclarations « l’autre jour j’ai pensé à toi tiens ! ». Oh que c’est savoureux ! Et quand on voit ses autres amis devenus trop silencieux, sans initiatives, paresseux, parfois pingres, on sait que le savoureux confine au précieux.

Durant les échanges du jour Nadia passe par plusieurs phases : son beau garçon, le dégoût du racisme, le boulot couçi couça, l’excitation de faire écouter le son du moment, les envies de soleil, le goût des choses vraies, les valeurs. Nadia est authentique.

Nous sommes interrompus. Mari et fils gagnent l’appartement. La fillette à la blouse est devenue maman. Une maman juste, posée, communicante. Avec mari, les embrassades pourtant quotidiennes ne sont absolument pas négligées mais au contraire bien soignées. En guise de léger retrait dans cet instant intime, je laisse passer une légère distraction qui s’invite : le souvenir de la chapelle sur le promontoire de cette île grecque où ils se sont mariés.

Dans ce moment raffiné, on prend la mesure de ce bel instant de vérité. Tout est lâché, rien n’est rentré. Même quand ils se pourrissent ces deux-là, ça sent le cœur ! Dans cet empire, on aime y être invité, on y est souvent nombreux : cette femme-là, on aime appartenir à sa famille.

—————–

« Ah ben oui, c’est pas un un tie and dye, chui bête, c’est un dégradé !
– AUCUUUUUN RAPPOOOOORT ! »

 

 

Le stagiaire d’été se meurt

Le fils de,
la fille de,
le neveu de,
Les stages d’été rendent l’entreprise plus familiale.

Début juillet ou début août, des stagiaires de 19 ans à 23 ans déboulent dans l’entreprise pour un ou deux mois de stage. Ils sont si jeunes qu’on les nommera les enfants, sauf qu’eux, on ne les fait pas dessiner durant leur séjour, quoi que… En guise d’accueil, l’enfant se retrouve dans une salle de réunion, avec d’autres enfants («Hey, salut, ça va d’puis l’an dernier ?» ; «Ouais, bof, j’retape ma 1ère à cause de cette teupu de prof d’histoire géo, et toi ? »). Ouh, ça commence bien !
Un membre des RH donne aux futurs apprentis quelques consignes rudimentaires ayant pour but de fixer un cadre dont ils explorent déjà les failles : temps de « travail », horaires, pauses-déjeuners, etc. Leur hôtesse RH ne leur donne en revanche pas, hélas pour eux, les consignes d’évacuation.
S’en suit le moment de l’affectation dans les différents services : RH, courrier, comptabilité, filière commerciale, marketing, etc. A l’annonce de ce qui les attend, certains stagiaires se sentent comme des profs affectés dans une ZUP : ils ravalent un début de vomi.

Ça y est, la parade des tenues et attitudes les plus décontractées possibles, commence. Les garçons pratiquent le jean, le T-shirt moulax et les mocassins sans chaussettes. Cela fait des émules au sein des salariés s’autorisant à ériger le friday wear en une religion quotidienne. Les filles, elles, évoluent les membres à l’air, en shorts denim façon Daisy Duke, le haut libre car dégagé. Ensemble tous ces enfants stagiaires exécutent leurs tâches dans une détente nonchalante rappelant qu’ils n’ont pas choisi de moisir à la photocopieuse ou au pied des armoires à ranger, mais que sur injonction de papa ou de maman, ils ont dû venir pointer comme les grands. La motivation ne fait souvent pas parti du fidèle « keuss » (le sac à dos « East pack » en clair) et globalement, bah…. le stagiaire d’été se meurt. Le stagiaire s’emmerde profondément, il est envahi d’un état d’esprit proche de celui d’un usager montcelliens attendant sous l’abribus un 15 août (NdA : Moncelliens, c’est le nom des habitants de Montceau-les-Mines, vous auriez pu chercher par vous-mêmes !).

Le commis juilletiste déambule dans les étages à la recherche d’autres membres de sa tribu, ceux croisés le premier jour ou bien l’année d’avant. Et lorsqu’il erre, on s’aperçoit que le stagiaire aime beaucoup le café, la clope, qu’il ne quitte jamais ses écouteurs et qu’il peut même porter un bonnet en plein été. Quand ils se retrouvent entre-eux, les stagiaires ne « stagent » pas : ils partagent autour de leur condition horrible dans ce vivier d’adultes encore plus âgés que leurs profs.

On ne sait pas toujours quoi leur donner à faire, à ces gosses, mais surtout pas des tâches où l’on doit recourir à l’orthographe et à la syntaxe, du type mail (« Bonjour Monsieur, par ma présence, suite à votre demande je sais pas c quoi encore la réponse car je c pas c ki ki j’erre le dossier »). On préfère alors les cantonner à tes travaux subalternes (non, ne pleure pas mon enfant, ce ne sont pas des tâches qui s’exécutent sous l’eau) : mises à jour de fichiers, classements en tout genre, manutention. Le tout est ponctué, si l’on prend le cas du jeune Rodrigue par exemple, par :
– de nombreuses virées sur le portable pour envoyer des SMS à la mer ou pour faire part de ses humeurs sur Facebook ou Instagram : « VDM », « Entouré de papas : au secours !», «Vivement la rentrée ! », « Plus jamais jbosse ds la teuboi de ma daronne » ;
– de nombreux butinages aux rayons croissants/ chouquettes posés, presque chaque matin, sur quelques meubles bas qui délimitent l’open-space.
– les « picorages » dans les paquets d’Haribo qui poussent un peu partout, pour l’occasion. Pause horticole : l’Haribotier est un arbre de la famille des « Haribocébolavi » qui donne en juillet/août dans les entreprises.

Au titre des moments de convivialités, Rodrigue participe aux footings méridiens organisés une à deux fois par semaine dans la société. Cet insolent provoque et destitue, au passage, les stars quadra habituelles (démasquées !). Sa foulée est élancée, gracieuse, aérienne et son absence de transpiration montre à quel point tout est fac…Oh et puis il nous emmerde ce petit con ! En plus, il n’est pas très loquace. On a parfois l’impression de le faire suer (ah tu vois qu’il transpire !) à un point tel que l’on revit le soupir de son enfant lorsqu’on le sonde le soir poliment sur ce-qu’il-a-fait-de-beau-à-l’école-aujourd’hui. Le summer intern répond. Sa matière préférée : le « Pfff !» et son grand projet professionnel: le « Chépa ! ».

Puis, arrive le dernier jour, le jour de fête nationale du stagiaire. Contrairement au 14 juillet, c’est un jour, à la date mouvante, qui tombe le dernier vendredi du mois. Alors, on prépare un pot pour les p’tits potes, pour les remercier de leur « infaillible soutien » en période de démobilisation générale. Certains révèlent un réel talent par la livraison d’excellents mets pâtissiers home made. Dommage qu’ils n’eussent été affectés en cuisine. Enfin, durant la conversation parfois gênante car intrusive (« T’as gagné combien ce mois-ci, gamin ? »), on s’enquiert de leur ressenti du séjour dans l’espace entreprise : «ouais, franchement, ça va, c’était tranquille ! », en allant même jusqu’à les interroger sur leur désir intention de revenir l’année prochaine : « Euh, non pas sûr, de toute façon moi c’est un stage de paddle que j’voulais faire ».

Aa

Le pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes

On m’a raconté l’histoire de ces deux enfants-là.

Ils se sont croisés pour la première fois vers huit ans, sur le littoral, même qu’ils sont nés la même année.
Lui, dernier d’une famille de quatre enfants, allait dans la chaleur des soirs d’été chercher le lait à la ferme. La coupe en brosse, les oreilles décollées, la tête à connerie, sûr qu’on n’a jamais pensé à donner à ce gesticulateur le Bon Dieu sans confession. Pourtant pour faire plaisir à maman : baptême, communion, confirmation. Il n’en a jamais rien fait.
Elle, parisienne, descendait chaque été vers ce bord de mer, elle y restait tout juillet et août pour amortir la fatigue d’un trajet de dix heures dans une « Amie huit » aux sièges rembourrés avec des noyaux de pêche.
La peau basanée dès sa première semaine de vacances, cette jeune typée façon espagnole n’aspirait qu’à renifler, en toute tranquillité, des fleurs dans un champ et pourquoi pas leur causer.
La corvée c’était le soir, tous les soirs : remplir et tendre le pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes à ce gamin arrogant.
Tous les soirs de chaque été.
Chaque été de leurs jeunes années.
Un jour, plus grands, ils se sont vraiment parlés.
Elle toujours la peau brune, lui les oreilles un peu mieux plaquées.
A 21 ans, ils se sont mariés, à 23 ans un enfant, puis un autre l’année d’après.
Ils ont travaillés à Paris avant d’en fuir, épuisés, le fourmillement. Lui, il y a bien longtemps qu’il ne peut plus se permettre d’arborer une coupe en brosse ni quoi que ce soit d’ailleurs. Sa peau à elle est devenue blanche.
Ils vivent pourtant au soleil dans une belle maison avec un immense jardin. Une grosse bâtisse occupe une grande place centrale, ils l’appellent encore l’écurie. Quant à l’ancien appentis attenant, il abrite désormais des chambres, pour accueillir la famille.
Était-ce ici, dans une chambre forgée dans l’appentis ?
Oui, c’était peut-être ici, à l’endroit même où brille le parquet ciré de cette chambre d’une maison chargée de souvenirs que ses deux occupants ont pour la première fois transigé, il y a soixante années, autour d’un pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes. Où peut-être était-ce tout simplement dans l’écurie, restée quasiment intacte, les bovins en moins.
C’est à 40 ans qu’ils ont eu la possibilité de racheter la ferme, dans un saignement financier qui n’était jamais évoqué. Sans doute les murs avaient-ils peine à reconnaître la fille rêveuse aux jupettes fleuries qui venaient tous les étés. Les murs eux n’avaient pas trop bougé, même si durant un temps la ferme était devenue une serrurerie. La maison reconnaissait en revanche déjà mieux le jeune perturbateur. Du temps de la serrurerie, il y était apprenti. Dans le terrain, il avait bazardé énergiquement moult métaux, pièces en fer, en étain qu’il a récolté durant tout un été de labeur de terre, une fois devenu propriétaire.
Les enfants ont aujourd’hui 66 ans.
On m’a raconté l’histoire de ces deux-enfants-là.
J’ai appelé cette maison hier soir. Le vieux gamin a décroché et a dû plaquer le téléphone sur l’une de ses oreilles ni collées ni décollées. C’est une voix un peu fatiguée mais pas bougonne (plutôt charmante même) qui répondait à la mienne, je n’ai pas insisté. Le gosse a dû dans le même temps où je lui souhaitais une bonne soirée jeter, à la jeune fille, le téléphone comme on se débarrasse d’un pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes. Elle l’a réceptionné. La voix était dynamique, presque enjouée, j’eus l’image de cette fillette à la peau mate, brunette avec ses anglaises, sniffant tout un bouquet fraîchement constitué de fleurs sauvages délicatement coupées. Elle était heureuse d’avoir passée sa journée dans son jardin dont on ne compte pas les mètres carrés, je n’étais pas loin.
Qu’est-ce que je lui ai raconté à la rêveuse de la ferme, vous aimeriez le savoir ? Et bien chers curieux, trois fois rien, des histoires d’hortensias, d’hostas, et d’azalées, c’est assez sommaire mais… vous en savez déjà assez sur ma mère.

On m’a raconté l’histoire de ces deux-enfants-là, nom de Dieu ; Ils ne savent pas que je sais tout ça d’eux.