Juste une farce

Dans les fougues, tu la trouves belle
Dans la houle, un peu trop chienne
Tu ne sais pas c’qu’elle est vraiment
Chose est certaine : elle donne et reprend

Vie t’envoûte, Vie te fait croire
Vie (t’en doutes ?)
Te met heureux
C’est pour mieux tramer
Ton creux

Dans les fougues, tu dis confort
Dans la houle, tu lui donnes tort
Tort d’y croire
Pas tort d’en jouir
Y rester ? Ou bien fuir ?
Ou alors, alors l’aimer à mort
Y vivre un peu et beaucoup ivre ?
Y subsister ? Ne pas suivre ?

Vie t’envoûte, Vie te fait croire
Vie (t’en doutes ?)
Te met heureux
C’est pour mieux tramer
Ton creux

Elle est pugnace, juste une farce
Vie est là, sourit chez toi
Demain, elle saignera ta foi
Même pas bonnasse, elle est garce

Cette vache, tu la vénères
Et elle te sèche
Tu la méprises ? Qu’elle le sache :
Tu seras centenaire

Vie t’envoûte, Vie te fait croire
Vie (t’en doutes ?)
Te met heureux
C’est pour mieux tramer
Ton creux

« Aucun rapport ! » (Nadia)

La porte s’ouvre et la femme se tient là. On n’enfreint rien car c’est Nadia.

J’ai rendez-vous avec elle, la femme qui se tient là. Une femme, non mais quel sommet de l’abstrait aurais-je gravi en imaginant,  il y a trente ans, cette fillette en femme : les cheveux noirs, les yeux perçants, sans doute une frange, un visage globalement espiègle arborant souvent un sourire victorieux qui ne savait pas dissimuler la connerie fraîchement achevée. Et… une blouse. Qui peut y anticiper une femme ?

Sur cette blouse à la jeune fille, un truc situé sous la clavicule gauche attirait l’œil. A cet endroit même où le shérif porte son étoile astiquée, où tout vendeur Darty  porte son badge avec son prénom écrit dessus (pour engueuler le vendeur, le client préfère savoir son prénom). Oui, à cet endroit précis quelque chose  brodé en rouge captivait la rétine, ça donnait cette information : « Nadia Riou ».

On ne réalise pas en CM1, à cette époque que lire « Nadia Riou » sur une blouse, c’est un peu comme y lire Djemila Guivarc’h : c’est contrasté ! La fille au prénom oriental tire son nom de famille de quelques filiations bretonnes, du bout du monde occidental de notre vieux continent. Je ne me faisais pas vraiment la réflexion, bien qu’étant aussi du pays de la galette complète (supplément andouillette, s’il vous plait !). Ç’eut tout autant pu (prononcer : sutoutotanpu) être un hommage à une quelconque héroïne russe, ou à Nadia Comăneci… ce qui était d’ailleurs le cas. Nadia en a gardé une souplesse parfois contrariée par un dos indocile et capricieux. Alors oui, « Nadia Riou », c’est contrasté mais c’est aussi et surtout l’annonce d’une richesse qu’elle a su trouver.

La porte s’ouvre donc, Nadia est là. Elle ne sait pas dire bonjour de loin. Nadia accueille d’un sourire qui part des yeux, écartèle la bouche et explose sans doute dans son ventre. L’étreinte suit. On pourrait faire demi-tour instantanément, se dire au revoir comme on vient de se dire bonjour et s’en retourner vainqueur, de bonne humeur, la journée serait réussie tant ça fait du bien.

On pourrait le faire mais on ne le fait pas. On devient gourmand, et même un peu studieux. « Pourquoi ? », me demandez-vous. Ah non vous ne me le demandez pas, mais je vous le dis quand même. Et bien on devient studieux parce qu’avec Nadia, on révise ses fondamentaux : la générosité et le partage.

Nadia invite à s’installer dans le canapé. Elle ne s’enquiert pas tout de suite du degré de soif de l’hôte, le verre de blanc attendra. Elle veut d’abord savoir ! Savoir d’abord. Elle se pose devant soi, plante ses yeux clairs dans ceux d’en face et elle s’informe : « Comment ça va toi mon chat ? »

La question féline n’est pas anodine, Nadia en aurait d’ailleurs presque déjà la réponse. Il y a que le temps de l’ouverture de porte, du sourire et de l’étreinte, sur le seuil elle a tout vu tout perçu : un amincissement, un mal-être ou au contraire un sourire triomphateur, une excellente bonne humeur. Elle l’a deviné et veut le vérifier. Elle-même fluctue à la faveur des heurs et malheurs, des vicissitudes (prononcer : bah comme ça s’écrit), elle grossit (« putain j’ai grossi ! »), maigrit (« putain je fais gaffe en ce moment ! »), vit comme tout un chacun de sales minutes et de fastes heures. Elle est installée là, face à soi, et elle se renseigne, regarde et scrute. L’âme rougit d’être ainsi dénudée mais accueille cette bienveillance jamais invasive. En cas de malheur, Nadia veut savoir, elle veut aider. En cas de bonheur, elle veut en connaître elle veut partager.

Le chat commence à s’exécuter, il tente de répondre à la  question par les mises à jour d’un feuilleton épileptique (la vie quoi !) dont il sait trouver de l’audience, du côté de la Riou. Au bout du septième mot, ce qui arrive vite ma foi quand on débute sa phrase par « et bien écoute pour tout te dire … », elle balance un « Tu sais que t’es beau !? ». C’est fulgurant, ça ne prévient pas, et ça donne ça :

Nadia : « Comment ça va toi mon chat ? »
Chat : – Et bien écoute pour tout te dire …
Nadia : – Tu sais que t’es beau !? »

Version chatte, c’est même au sixième mot :

Nadia : « Comment ça va toi ma belle ? »
Chatte : -Je suis allée chez Maje et… 
Nadia : – Tu sais que t’es belle ma chérie !? »

Deux filles, dix conversations simultanées, ça ne choque plus personne.

On se raconte donc des choses, et Nadia écoute sincèrement. Un moment de partage qui fait toujours du bien. C’est qu’avec la dame, il y a cette magie qui opère. Les personnes fragiles sont d’une force insoupçonnée quand elles choisissent d’abriter dans leur refuge exquis. On s’y engouffre dans cette bienveillance, et on apprend bien la leçon. A prendre du généreux, on apprend à mieux donner, et bien plus volontiers. En lui parlant je constate qu’elle a encore changé de coupe, de coiffure, bref quelque chose là-haut. Une considération capillaire pourrait sortir inopinément de ma bouche mais j’ai peur de me planter. Et puis discuter coiffure avec une fille c’est comme parler volcan avec Haroun Tazieff, on a vite l’air con devant la pauvreté de ses compétences en la matière ! Je m’y risque quand même avec la précaution du… bah du chat tiens !

Chat : « Sont bien tes cheveux comme ça !
Nadia : – Oh, merci mon chéri !
Chat qui craque : – c’est un tie and dye c’est ça ?
Nadia qui cite Nadia : « Alors là j’t’explique : AUCUUUUUN RAPPOOOOORT ! »

La seconde qui s’en suit, Nadia a déjà oublié ma tentative de pédanterie. La conversation reprend, Nadia est bien, elle ne se rend même pas compte que même quand elle est mal, elle fait du bien. On peut bien s’avouer ne pas toujours être à la hauteur. Le problème des personnes très entourées, c’est qu’on pense  toujours que quelqu’un d’autre que soi s’en occupe. A tort. Alors pour pallier cet écueil, on se met à faire comme elle, décidément ses leçons d’amitié sont un programme sans fin. Faire comme elle, c’est multiplier les pensées, les attentions, les mots. C’est avoir à tout moment de la journée, sans contrainte aucune mais simplement parce qu’on en a envie, la délicatesse classieuse d’adresser ce sms qui embrasse, ces dix secondes de vidéo délurées, de passer ce coup de fil qui donne corps à ces habituelles et pauvres déclarations « l’autre jour j’ai pensé à toi tiens ! ». Oh que c’est savoureux ! Et quand on voit ses autres amis devenus trop silencieux, sans initiatives, paresseux, parfois pingres, on sait que le savoureux confine au précieux.

Durant les échanges du jour Nadia passe par plusieurs phases : son beau garçon, le dégoût du racisme, le boulot couçi couça, l’excitation de faire écouter le son du moment, les envies de soleil, le goût des choses vraies, les valeurs. Nadia est authentique.

Nous sommes interrompus. Mari et fils gagnent l’appartement. La fillette à la blouse est devenue maman. Une maman juste, posée, communicante. Avec mari, les embrassades pourtant quotidiennes ne sont absolument pas négligées mais au contraire bien soignées. En guise de léger retrait dans cet instant intime, je laisse passer une légère distraction qui s’invite : le souvenir de la chapelle sur le promontoire de cette île grecque où ils se sont mariés.

Dans ce moment raffiné, on prend la mesure de ce bel instant de vérité. Tout est lâché, rien n’est rentré. Même quand ils se pourrissent ces deux-là, ça sent le cœur ! Dans cet empire, on aime y être invité, on y est souvent nombreux : cette femme-là, on aime appartenir à sa famille.

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« Ah ben oui, c’est pas un un tie and dye, chui bête, c’est un dégradé !
– AUCUUUUUN RAPPOOOOORT ! »

 

 

Le pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes

On m’a raconté l’histoire de ces deux enfants-là.

Ils se sont croisés pour la première fois vers huit ans, sur le littoral, même qu’ils sont nés la même année.
Lui, dernier d’une famille de quatre enfants, allait dans la chaleur des soirs d’été chercher le lait à la ferme. La coupe en brosse, les oreilles décollées, la tête à connerie, sûr qu’on n’a jamais pensé à donner à ce gesticulateur le Bon Dieu sans confession. Pourtant pour faire plaisir à maman : baptême, communion, confirmation. Il n’en a jamais rien fait.
Elle, parisienne, descendait chaque été vers ce bord de mer, elle y restait tout juillet et août pour amortir la fatigue d’un trajet de dix heures dans une « Amie huit » aux sièges rembourrés avec des noyaux de pêche.
La peau basanée dès sa première semaine de vacances, cette jeune typée façon espagnole n’aspirait qu’à renifler, en toute tranquillité, des fleurs dans un champ et pourquoi pas leur causer.
La corvée c’était le soir, tous les soirs : remplir et tendre le pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes à ce gamin arrogant.
Tous les soirs de chaque été.
Chaque été de leurs jeunes années.
Un jour, plus grands, ils se sont vraiment parlés.
Elle toujours la peau brune, lui les oreilles un peu mieux plaquées.
A 21 ans, ils se sont mariés, à 23 ans un enfant, puis un autre l’année d’après.
Ils ont travaillés à Paris avant d’en fuir, épuisés, le fourmillement. Lui, il y a bien longtemps qu’il ne peut plus se permettre d’arborer une coupe en brosse ni quoi que ce soit d’ailleurs. Sa peau à elle est devenue blanche.
Ils vivent pourtant au soleil dans une belle maison avec un immense jardin. Une grosse bâtisse occupe une grande place centrale, ils l’appellent encore l’écurie. Quant à l’ancien appentis attenant, il abrite désormais des chambres, pour accueillir la famille.
Était-ce ici, dans une chambre forgée dans l’appentis ?
Oui, c’était peut-être ici, à l’endroit même où brille le parquet ciré de cette chambre d’une maison chargée de souvenirs que ses deux occupants ont pour la première fois transigé, il y a soixante années, autour d’un pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes. Où peut-être était-ce tout simplement dans l’écurie, restée quasiment intacte, les bovins en moins.
C’est à 40 ans qu’ils ont eu la possibilité de racheter la ferme, dans un saignement financier qui n’était jamais évoqué. Sans doute les murs avaient-ils peine à reconnaître la fille rêveuse aux jupettes fleuries qui venaient tous les étés. Les murs eux n’avaient pas trop bougé, même si durant un temps la ferme était devenue une serrurerie. La maison reconnaissait en revanche déjà mieux le jeune perturbateur. Du temps de la serrurerie, il y était apprenti. Dans le terrain, il avait bazardé énergiquement moult métaux, pièces en fer, en étain qu’il a récolté durant tout un été de labeur de terre, une fois devenu propriétaire.
Les enfants ont aujourd’hui 66 ans.
On m’a raconté l’histoire de ces deux-enfants-là.
J’ai appelé cette maison hier soir. Le vieux gamin a décroché et a dû plaquer le téléphone sur l’une de ses oreilles ni collées ni décollées. C’est une voix un peu fatiguée mais pas bougonne (plutôt charmante même) qui répondait à la mienne, je n’ai pas insisté. Le gosse a dû dans le même temps où je lui souhaitais une bonne soirée jeter, à la jeune fille, le téléphone comme on se débarrasse d’un pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes. Elle l’a réceptionné. La voix était dynamique, presque enjouée, j’eus l’image de cette fillette à la peau mate, brunette avec ses anglaises, sniffant tout un bouquet fraîchement constitué de fleurs sauvages délicatement coupées. Elle était heureuse d’avoir passée sa journée dans son jardin dont on ne compte pas les mètres carrés, je n’étais pas loin.
Qu’est-ce que je lui ai raconté à la rêveuse de la ferme, vous aimeriez le savoir ? Et bien chers curieux, trois fois rien, des histoires d’hortensias, d’hostas, et d’azalées, c’est assez sommaire mais… vous en savez déjà assez sur ma mère.

On m’a raconté l’histoire de ces deux-enfants-là, nom de Dieu ; Ils ne savent pas que je sais tout ça d’eux.

La nouvelle de la Saint-Valentin

Toute l’année, elle lui offre ses fesses, à la Saint Valentin, elle est plus seule qu’un chien.
Son amant appartient à nouveau à sa femme, le temps d’un soir. Cet amant ne s’affranchit à peine ce soir-là de l’exclusivité qu’il lui doit, à sa femme : une pensée secrète pour sa maîtresse, depuis le restaurant, en direct des toilettes, un rapide sms. Le sms déclare quelque chose comme « je pense à toi, hâte de te voir, je t’embrasse ». Il est sans scrupule et cruel, il glisse même un « je t’aime » à la fin. Ce soir-là.
Le message de l’amant, la maîtresse le reçoit. Elle aussi est aux toilettes, chez elle, nauséeuse. Ce soir-là comme tous les autres, elle pourrait ne pas comprendre ses choix, ses choix à lui, ses absences de choix à vrai dire. Car il ne choisit pas, il veut tout à la fois. Mais elle ne fera pas ça, cette fois, ce soir-là.
Le message de l’amant, elle le lit, tordue sur le bord de sa baignoire. Il lui rappelle ces bouts de textes qu’elle attend et ne reçoit que peu ou pas, sur son téléphone durant l’été, quand son amant part loin en congés avec sa famille à laquelle elle n’appartient pas. Le savoir parti en famille durant l’été est presque moins douloureux. Même si c’est plus long, même si elle sait qu’il fait des choses à sa femme. Même s’il s’en rapproche car c’est toujours comme ça : il la découvre à nouveau, il l’aime peut-être comme au premier jour car il est léger, puisqu’il fait beau, que l’air est chaud, puisqu’ils sont en famille, puisqu’elle est bronzée et franchement pas si mal, puisque le cadre est idyllique, puisqu’ils n’ont pas de contraintes, puisqu’ils n’ont que ça à faire de se promener, de visiter, de boire du vin, de manger des glaces, de baiser, d’oublier le téléphone, puisqu’il ne n’a que ça à faire de ne réaliser qu’il ne supporterait pas, en prenant la mesure et la valeur de son joyau, de l’imaginer elle, sa femme, aller vers un autre homme. Ça lui ferait un mal de chien. Ça lui donnerait la nausée, comme celle qui clignote au fond d’un ventre de Valentine clandestine assise sur une baignoire sise dans un appartement parisien qui semble n’abriter de rien, pas de l’incessante pluie, ni du spleen.
Mais à la Saint Valentin, pour maîtresse, la souffrance vaut ces trois semaines où il prend congé d’elle. Une souffrance de trois semaines d’absence concentrée sur trois heures d’une soirée au romantisme exacerbé en espérant qu’il soit hypocrite, que ce moment ne contienne pas une seule minute, pas une seule seconde de vérité, de sincérité, dans ce qu’il va dire ou faire à sa Valentine de femme, sa Valentine légitime.
Celle qu’il a un jour épousée, celle qu’il a commencé à délaisser, celle dont il a démissionné, sans lui notifier, égoïste qu’il est. Au moment où Maîtresse passe de chienne à chien, la femme officielle prend une vengeance dont elle ignore l’existence, la consistance. Cette femme, cette régulière, dont la maîtresse sait tout, elle connaît son visage, elle l’a déjà aperçue, elle sait aussi sa démarche rythmée par le bruit de ses talons aiguilles fétiches, elle ne peut que reconnaître son bon goût. La maîtresse est même certaine d’avoir attendue derrière elle dans une boutique pour hommes. Dans la file d’attente, la femme de son amant sur elle toutes les beautés comme sur cette photo aperçu sur un fond d’écran de téléphone qui fait mal, mais où elle même ne saurait exister. Peut-être achetaient-elles toutes les deux quelque chose pour le même homme.
Toute l’année, elle offre ses fesses, à la Saint Valentin, elle ne sait que faire de ses reins. Toute l’année, elle aimerait qu’il prenne aussi son cœur, il n’en fera jamais rien. Elle ne répond pas à ce texte qui chute sur « je t’aime », il demeure suspendu dans sa main. Elle y répondra demain, dans un message qui parle d’une fin, elle se retirera, démissionnera car elle ne fera jamais mieux que beauté gracieuse aux yeux bleus qu’elle s’en veut d’avoir trahie. Et si Amant arrivait à la même conclusion qu’elle sans attendre l’été pour être amoureux de sa femme, Maîtresse se trouverait presque jolie d’avoir eu les couilles de faire le choix d’un homme, à sa place. Et elles seront belles toutes les deux.

Aa

On ne s’est pas salués

Parce que la vie se solde quoi qu’il arrive par un au revoir, j’ai toujours aimé l’idée de dire bonjour.
Durant la vie, les nuits de fête, de jeux et d’amour cèdent toujours leur place au jour. En été, il domine très tôt. En hiver, même gris, il fait la peau à la plus longue des nuits, celle qui commence en fin d’après-midi.

N’entends-tu pas la victoire du jour, même la nuit de chaque nuit, dans la bouche des gens ? Ceux qui passé minuit refusent de dire « à demain », nous reprennent et nous assènent d’un « on est déjà demain ! ». Et comme pour éviter que ça ne porte malheur de marquer la nuit, ils disent : « à tout à l’heure ! », pour désigner le lendemain matin puisque minuit est atteint.

Oh, on peut bien laisser le jour et son bonjour gagner quelques parties, il en a bien le droit et bien besoin, il peut même fanfaronner durement ou doucement car la vie se solde quoi qu’il arrive par un au revoir.

Adieu soi, adieu les autres.
Adieu les autres, adieu soi.
J’aime cette victoire du jour chaque fois que la vie vit. Jusqu’au dernier Homme il n’y aura pas de vraie nuit. L’Humanité venge, à chaque naissance, nos trépas qui nous plongent dans la nuit, car elle recrée le jour.

Mettre au monde, c’est dire bonjour, tu sais.

A 19 ans on est con, on est enfant, certains qui ont oublié leur jeunesse clament « aujourd’hui encore plus con qu’avant ! » et ce genre de bêtises encombrantes, tu verras.

Je m’en foutais pas mal de l’époque de ma jeunesse, l’époque où on était -puisque cela semble entendu- plus con qu’à l’époque d’avant mais moins con qu’à la tienne si j’ai tout bien compris ! Dire bonjour me faisait déjà envie, car l’au revoir m’encombrait déjà de sa nuit. Je ne sais pas comment fait autrui pour vivre sa petite vie comme s’il en avait plusieurs ou que la sienne durait 200 ans.

Oui, à 19 ans, il s’en fallait de peu que je le salue, j’aurais pu lui dire bonjour, comme je t’ai dit plus tard bonjour à toi, de façon tétanisée. Il aurait pu apparaître, comme étant arrivé trop tôt, comme pas prévu, comme un accident. Du moins c’est la posture convenue qu’il aurait fallu prendre pour ne pas entendre cette opinion engoncée dans son manteau confortable de préjugés, d’égoïsme et de scepticisme. Car il n’y a rien de trop tôt ni d’accidentel, dans le fait de dire bonjour à un être qui se pointe. J’étais prêt à dresser l’armée qu’il fallait, la plus justicière, pour guerroyer contre toutes les hostilités familiales et sociétales, et tuer l’imbécile, le facile, le décontracté de l’âme si ça avait pu le faire respirer.

A 19 ans, j’étais aussi prêt que les autres désolés pour moi, désolés pour mes jeunes années prétendument sacrifiées. Mais je m’en foutais pas mal, un bébé qui naît et qui grossit n’a pas que la souplesse du corps, il a celle des rythmes où toutes les jeunesses règnent, même si on voulait l’éviter : un bébé, dès qu’il naît, transmet sans délai tout ce que les grands ont déjà oublié. De quoi secrètement s’associer et claquer la pensée fermée. 

21 ans, ce cher fils qui n’aurait pas ruiné ma vie. Quel bel âge !
21 ans, ce cher fils, davantage que ce que serait notre écart d’âge.
Avec lui, nous ne nous sommes finalement pas salués, tu le crois ça ?

J’étais prêt. J’étais prêt, j’étais évidemment prêt à donner mes années inexpérimentées ! Je la vis encore cette verve, sûr qu’elle ne serait donc pas partie bien loin ! Je lui ferais peut-être honte, à ce fils-là ou bien je l’agacerais, il me jalouserait peut-être, ou bien m’admirerait éventuellement, peu importe je veux croire qu’il m’aimerait sincèrement comme mes silences le font.

Il partagerait encore un peu de sa jeunesse avec moi et bien sûr avec toi. Quoi, comment ça, qu’est-ce à dire que la sienne n’existe plus ? Il aurait donc eu le même empressement que moi ?
Pourtant, être grand-père à 40 ans ne faisait pas partie de mes plans. Mais être grand-père à 40 ans m’aurait autorisé à déjà fumer la pipe en caressant ces chiens dociles qui m’entoureraient, j’aurais pu siffler du whisky plus âgé que moi, tout en regardant l’horizon. Mais l’horizon aurait été loin, je n’en aurais rien fait ! J’aurais été encore jeune et dans le coup, j’aurais salivé de notre émulation, me serais réjoui de ses passions, de son libre-arbitre, de sa pensée, il aurait été fort et sain, aimant ; il serait pourquoi pas ce père. Te rends-tu compte mon fils ? Ton grand frère aurait déjà fait de moi un grand-père ! J’en aurais été fier : « perdre » ma jeunesse n’aurait été qu’une devise modique et même sans valeur pour le voir exister dans notre Humanité. Tu l’aurais admiré.

Mais il n’est pas là, l’histoire ne s’est pas écrite ainsi. On ne s’est pas salués.
L’histoire en revanche nous a, NOUS, présentés ; J’en suis honoré.
Parce que la vie se solde quoi qu’il arrive par un au revoir, qu’elle n’est que rebours, je veux te dire bonjour tous les jours.

Je quitte la beauté

Je quitte la beauté, celle que vous m’avez prêtée, Je quitte la beauté, celle que je ne saurais assumer, En faire commerce me desservirait, J’en fait donc des pièces où l’on vivrait, où tu m’aimerais.

Oh bien oui, j’ai su z’ en jouer, les accords n’étaient pas parfaits, Et bien oui, je les ai parfois aimés, ces compliments surévalués, Mais ce n’est que reniés que je sais mieux les apprécier.

Je quitte la beauté, la fausse, je me défausse, je la jette à la fosse, Je quitte cette inutilité, cette pression, Je l’abats, la mets à bas, à plat, Il sera doux pour les souliers souillés ce nouveau paillasson.

Je trouve la beauté, celle qui n’est pas visible, J’en fais une amie, une alliée, je suis nu z’ et lisible,

Je trouve la beauté,  La vraie beauté, La beauté cachée par l’autre, quel drame ! La beauté décrite par les femmes, Quelle prouesse physique à l’aide de l’une d’elle, De trouver, dans un ciel, enfin son âme.

Organes aimants

Pauvre toi, t’es encore vif alors comme ça !? Tu ne refuses toujours pas la douleur qui t’ arrache ? Tu continuerais même d’aller la chercher en décidant d’aimer ? Que tu es con ! Tu n’es plus dans le coup ! Et que rapportes-tu là ? Un cœur qui reste sourd ! Timide et jamais prêt ! Mince, mon gros, s’il était juste paresseux, on le sommerait de rester au lit, qu’il se transforme en fesses, offre ainsi à Queue le meilleur du mieux ! Tu sais que cette patiente cherchera toujours le putsch que tu as maîtrisé jusque-là.

Tu vois Coeur, il y a que ton enthousiasme te crée de l’asthme. Tu ne cesses de vouloir sentir en toi des piques aigus et toutes les choses graves, tu es le nuisible voisin du haut, tu jettes comme un richard, aux pieds qui vivent au rez-de-chaussée, tes jours et nuits de fête. Tu es enivré de basses, tu es narcissique et provocateur, tu aimes que par les artères ta folie passe, que chaque organe te voue un culte, t’adoube quand tu respires, inventes, t’emportes, t’excites, t’exaltes, t’embrases, t’enivres, t’enflammes, exploses, bats la chamade, bats le rythme, bats fort à t’en fracturer le myocarde.

Mais mon vieux arrive ce jour où tu n’es plus spécial, tu n’emballes plus ! Toi tu dis « Quoi ! Comment ça, on ne se jette plus sur moi ? Moi je sais toujours convaincre les autres cœurs, même les plus lents, les moins clients ? ». Tu crois toujours pouvoir aimer, attraper, tamponner, caresser, protéger, porter, mais même si ces autres cœurs pusillanimes, dans une once d’abandon, pouvaient aimer ça, sache qu’ils ne s’abandonnent plus. Frileux qu’ils sont car trop jeunes ou trop vieux. Ne te dénature pas, ne change pas, ne tente pas d’être plus doux ou plus viril : tu n’es plus au point pour inverser toute tendance, c’est tout ! Mais rassure-toi, Queue non plus n’est plus dans le coup ! Bien oui, j’ai déjà essayé de te le dire, de vous le dire à tous les deux, les organes aimants trop battants, trop gourmands, ça fait peur de temps en temps. Je m’en fais surtout pour toi, Coeur, vos exigences à tous deux diffèreront avec les années. « Est-ce à dire que je ne sais qui peut devenir l’élu ? », me demandes-tu. J’en sais rien, je sais juste que quand Queue élira je ne sais qui, je ne sais cul, tu en seras encore à t’effarer de faire face à la retenue.

Et puis, comment te dire ça : prépare-toi à être déçu, cesse pour de bon d’y croire, si tu continues dans cette voie, tu pourrais crois-moi être crevé, arraché, transpercé, saigné, poignardé, ça finira dans une grandiose histoire de pieu, si ça peut te consoler. Mais ne t’inquiète pas, j’appelerai un Roi de ta couleur, au tarot parfois, en pensant à toi. En attendant, sois moins exigeant.

Aa