L’indésirable longue nuit de décembre

Elle se croit culbutable.on ne la voit que butable

La nuit de décembre, la grande, la longue, la silhouette infinie. La nuit de décembre, on en fait quoi ? C’est la nana moche qui te colle à l’envie. Elle déambule, elle parade. Que la nuit de décembre est laide, blanche, froide… Elle est inévitable : le matin, le soir et même l’après-midi.

Elle déboule et s’installe, se prend pour une étoile avec ses cheveux de lumière, filaires, ses colliers de guirlandes. Les illuminations, les camouflages pour tout maquillage, elle se croit culbutable : on ne la voit que butable. Dieu qu’on veut la buter !

Elle pique les yeux et prend le nez, et c’est le cœur épris qu’on ne fait que regretter l’autre nuit. Celle de juin : la belle, la bitable, la discrète. La p’tite nuit douce et courte et chaude et bronzée, ses effluves de salsa, son odeur de rhum frappé qu’on se jette dans le gosier dans les villes sur des quais peuplés en soirées endiablées. Oui, le cœur épris par la p’tite nuit trop light de juin qu’on ne retient pas, celle raffinée, sportive, transpirante. Celle légère aux épaules dénudées, à la gorge libérée, aux pieds détalonnés. Cette plus petite nuit de l’année qui n’a de peine à nous emmener au bout d’elle-même.

Au lieu de ça, on est là, face à cette nuit de décembre, dans un dating interminable, face à cette fille dont on ne veut pas, impossible de prendre l’air sans se la cogner de cent manières. Elle, sa bouche qui pue le vin chaud ou le champagne tiède, elle qui nous est finalement d’aucune aide. Fêtes ou pas, elle est trop là.

Attends voir, regarde là cette nuit, elle a le teint pâle, elle va bientôt finir mal, regarde oui regarde-la bien : on voit ses rides de fin de règne. Oui, elle tombera bientôt, ivre, pleurnichant, mélancolique, nostalgique, elle va sous peu vomir dans le caniveau, et s’endormir plus tard bien au chaud, chuter pour quelques mois dans l’antalgique.

La nuit de décembre, on en fait quoi ?
Rien, on la subit, on ne se la farcit pas !

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Et je le fais

On m’a dit à l’école faut travailler,
On m’a dit faut faire des études,
On m’a dit faut avoir une situation,
On m’a dit faut bien gagner sa vie,
Et je l’ai fait.

On m’a dit faut courber l’échine,
On m’a dit sois moins compétent, plus corporate,
On m’a dit faut rentrer dans le cercle,
On m’a dit faut te placer, tout accepter,
Et je l’ai pas fait,

On ne m’a pas dit ne sois pas frileux,
On ne m’a pas dit sois manuel, ça vaut de l’or,
On ne m’a pas dit crois en toi, t’es fort,
On ne m’a pas dit qu’est-ce t’en as à foutre.

Et je le fais. La vie n’a jamais été aussi courte.

[Mon père]

Mon vieux, mon vœu pieu, les illusions d’être allé plus haut et plus loin que toi ne sont que des idées miséreuses. J’ai filé plus de miles, entre là et ici, que toi si tu revivais cent fois ta vie. A quoi bon ! Partout où je vais, j’en reviens, et quand je reviens de là, j’en reviens à toi. Mon père, mon vieux, je dois à tes yeux, autrefois inquiétants, qui mettaient de l’ordre en un clignement d’eux, le juste rappel à l’ordre. Je ne t’ai jamais ressemblé. A ta peau blanche, mon épiderme des îles, tu es artisan, je ne suis pas habile. Je dois à tes mains le complexe des miennes ! Elles tapaient bien le métal, le végétal et la peau. Sous chaque communication dépourvue de mots, sous les coups de tout ce qui aurait pu rompre mes os, je n’arrivais pas à te détester. Car même dans les pires des plus jeunes rebellions, je t’ai toujours admiré.

Chut c’est un secret !

Sûr que mon cerveau trop bouillonnant a pourtant hérité de quelques intelligences de la vie et des situations. De quelques filouteries jouissives aussi. Le cerveau, tu n’en avais cure. Du moins je le pensais. Le mien ne s’est jamais déclaré, ça ne t’aurait pas parlé. Être un branleur me procurait plus de confort que de t’envoyer en pleine face que j’étais fort d’autre chose. Alors comme toi dans ton jardin, moi aussi j’ai cultivé. J’y ai planté l’insolence, l’impertinence, la nonchalance. La grand-mère disait que tu étais comme ça plus jeune, j’ai voulu être comme toi. Comme toi. Ton mauvais apprenti était à ton image, celle que je me faisais de toi à ton âge, tu ne pouvais qu’aimer ça! Par le plus grand des malentendus, j’ai laissé les études me poursuivre. J’ai compris que tu en étais ivre.

Un métier, des quotidiens encravatés, puis un autre, encore un autre, où je te laisse encore croire qu’il procure tous les abris, tous les espoirs. Mais l’or que je touche est bien vulgaire, il n’atteindra jamais ton stock de cartouches et d’intelligent flair. Je crois que mon plus beau métier serait de te ressembler. Ça serait lucratif de l’essentiel. Mais je me contente de prendre de toi tes gestes vieillis et moins sûrs et ton sage silence, et tant pis pour ce que tu ne dis pas de ton histoire, de ce que tu ne dis plus de ta science. Je savoure de pouvoir enfin t’embrasser, de voir une fébrilité qui ne s’est pas annoncée.

Qu’il est étrange de s’être construit sur quelque chose qui a finalement changé. On pourrait rêver de liberté mais la forge est déjà passée. Et je crois que nos différences ont bâti une belle cité. Avec toute ma gratitude, ma fierté, j’avoue faiblir quand je te vois lire… moi je demeure con quand il faut enduire.

Voici, mon vieux, tout ce que je ne te dirai pas là. On ne s’est pas connus comme ça.