Election dice

Torn in the USA ?
Smells Like Hil’ Spirit ?
Image in ?
One ?
Sabotage ?
Art of gold ?
Thriller ?
American Rhapsody ?
Like A Rolling Poll ?
I Can Get Now Satisfaction ?
Like a Prayer ?
Me, Myself an Die ?
God Save The Queen ?
Sweet Child O’Minnesota ?
Washington Calling ?
Hotel Florida ?
Stairway To Even ?
I Will Always Loose You ?
Life On Mars ?
Over The Rainbow ?
Regul(h)ate ?
What’s Goin’ On ?
Creep ?
Respect ?
Family Affair ?
Dancing Queen ?
Cream ?
Good Vibrations ?
No Woman No Try ?
Hallelujah ?
Every Earth You Take ?
Stand By Me ?
Gimme Shelter ?
Sultans Of Win ?
My Generation ?
Dancing In The Threat ?
When Doves Try ?
New York Yew Work ?

Publicités

jezuckerberg.com

Facebook, mon Père, je me confesse à Vous car j’ai pêché !

J’ai la ligne mais pas l’appât (rat!) pour être Votre plus dévoué disciple. Vous en avez déjà tant de toute façon !
Il y a que je n’ai pas trop fréquenté Votre église récemment, mon Père pardonnez-moi, je sais que Vous y tenez.
Pardonnez-moi car je dois bien Vous l’avouer, je ne m’en suis pas plus mal porté.
Et j’ai eu ces pensées impures, j’ai rêvé de caresser la vérité, la vraie vie, et même d’être en chair avec elle. Oh Seigneur, je sais, je bafoue tous Vos commandements.

Vous allez me condamner. Je l’accepterai !

Mais ô Saint des Saints (sain dessein ?), je ne crois plus en Vous ! Je Vous redoute même, mon Père, Vous en avez de la donnée sur les convaincus et même les brebis égarées. Vous créez entre nous tous bien d’étranges connexions intéressées. Je continue à boire modérément Votre vain, certes, mais j’ai perdu la foi. Gourou de l’univers qui remplit les verres, Vous Vous portez bien, mais j’ai vraiment perdu la foi. Je pourrais même porter plainte contre Votre comportement ambigu, cette numéricophilie !

Je ne demande rien, Père Facebook, ni la miséricorde du Divin ni l’absolution. Je serai d’ailleurs moins sur Vos bancs, à psalmodier Vos écritures, lirai davantage les hérétiques que je ne verrai les GIF de Vos dévots. Je Vous parle pour la dernière fois, même si de temps à autres je Vous verrai officier face à ces pauvres âmes connectées que Vous possédez. Vous n’abuserez plus de moi, Père Facebook, je me servirai de votre « Maison sacrée » plus qu’elle ne se servira de moi.

Cessez Vos tentatives, ne forcez pas la main, je choisirai une vie, sans Vos carcans, Vos prophéties, Vos injonctions, Vos commandements, Vos possessions, comme doit le faire chaque Homme non aliéné. N’oubliez pas que l’avantage que j’ai sur vous, c’est que je suis né en 20 avant jezuckerberg.com : je suis suis né bien avant Votre divinité !

Ne me pardonnez pas finalement, Vous êtes bien moins sain(t) qu’un poil poil pubien.

« Aucun rapport ! » (Nadia)

La porte s’ouvre et la femme se tient là. On n’enfreint rien car c’est Nadia.

J’ai rendez-vous avec elle, la femme qui se tient là. Une femme, non mais quel sommet de l’abstrait aurais-je gravi en imaginant,  il y a trente ans, cette fillette en femme : les cheveux noirs, les yeux perçants, sans doute une frange, un visage globalement espiègle arborant souvent un sourire victorieux qui ne savait pas dissimuler la connerie fraîchement achevée. Et… une blouse. Qui peut y anticiper une femme ?

Sur cette blouse à la jeune fille, un truc situé sous la clavicule gauche attirait l’œil. A cet endroit même où le shérif porte son étoile astiquée, où tout vendeur Darty  porte son badge avec son prénom écrit dessus (pour engueuler le vendeur, le client préfère savoir son prénom). Oui, à cet endroit précis quelque chose  brodé en rouge captivait la rétine, ça donnait cette information : « Nadia Riou ».

On ne réalise pas en CM1, à cette époque que lire « Nadia Riou » sur une blouse, c’est un peu comme y lire Djemila Guivarc’h : c’est contrasté ! La fille au prénom oriental tire son nom de famille de quelques filiations bretonnes, du bout du monde occidental de notre vieux continent. Je ne me faisais pas vraiment la réflexion, bien qu’étant aussi du pays de la galette complète (supplément andouillette, s’il vous plait !). Ç’eut tout autant pu (prononcer : sutoutotanpu) être un hommage à une quelconque héroïne russe, ou à Nadia Comăneci… ce qui était d’ailleurs le cas. Nadia en a gardé une souplesse parfois contrariée par un dos indocile et capricieux. Alors oui, « Nadia Riou », c’est contrasté mais c’est aussi et surtout l’annonce d’une richesse qu’elle a su trouver.

La porte s’ouvre donc, Nadia est là. Elle ne sait pas dire bonjour de loin. Nadia accueille d’un sourire qui part des yeux, écartèle la bouche et explose sans doute dans son ventre. L’étreinte suit. On pourrait faire demi-tour instantanément, se dire au revoir comme on vient de se dire bonjour et s’en retourner vainqueur, de bonne humeur, la journée serait réussie tant ça fait du bien.

On pourrait le faire mais on ne le fait pas. On devient gourmand, et même un peu studieux. « Pourquoi ? », me demandez-vous. Ah non vous ne me le demandez pas, mais je vous le dis quand même. Et bien on devient studieux parce qu’avec Nadia, on révise ses fondamentaux : la générosité et le partage.

Nadia invite à s’installer dans le canapé. Elle ne s’enquiert pas tout de suite du degré de soif de l’hôte, le verre de blanc attendra. Elle veut d’abord savoir ! Savoir d’abord. Elle se pose devant soi, plante ses yeux clairs dans ceux d’en face et elle s’informe : « Comment ça va toi mon chat ? »

La question féline n’est pas anodine, Nadia en aurait d’ailleurs presque déjà la réponse. Il y a que le temps de l’ouverture de porte, du sourire et de l’étreinte, sur le seuil elle a tout vu tout perçu : un amincissement, un mal-être ou au contraire un sourire triomphateur, une excellente bonne humeur. Elle l’a deviné et veut le vérifier. Elle-même fluctue à la faveur des heurs et malheurs, des vicissitudes (prononcer : bah comme ça s’écrit), elle grossit (« putain j’ai grossi ! »), maigrit (« putain je fais gaffe en ce moment ! »), vit comme tout un chacun de sales minutes et de fastes heures. Elle est installée là, face à soi, et elle se renseigne, regarde et scrute. L’âme rougit d’être ainsi dénudée mais accueille cette bienveillance jamais invasive. En cas de malheur, Nadia veut savoir, elle veut aider. En cas de bonheur, elle veut en connaître elle veut partager.

Le chat commence à s’exécuter, il tente de répondre à la  question par les mises à jour d’un feuilleton épileptique (la vie quoi !) dont il sait trouver de l’audience, du côté de la Riou. Au bout du septième mot, ce qui arrive vite ma foi quand on débute sa phrase par « et bien écoute pour tout te dire … », elle balance un « Tu sais que t’es beau !? ». C’est fulgurant, ça ne prévient pas, et ça donne ça :

Nadia : « Comment ça va toi mon chat ? »
Chat : – Et bien écoute pour tout te dire …
Nadia : – Tu sais que t’es beau !? »

Version chatte, c’est même au sixième mot :

Nadia : « Comment ça va toi ma belle ? »
Chatte : -Je suis allée chez Maje et… 
Nadia : – Tu sais que t’es belle ma chérie !? »

Deux filles, dix conversations simultanées, ça ne choque plus personne.

On se raconte donc des choses, et Nadia écoute sincèrement. Un moment de partage qui fait toujours du bien. C’est qu’avec la dame, il y a cette magie qui opère. Les personnes fragiles sont d’une force insoupçonnée quand elles choisissent d’abriter dans leur refuge exquis. On s’y engouffre dans cette bienveillance, et on apprend bien la leçon. A prendre du généreux, on apprend à mieux donner, et bien plus volontiers. En lui parlant je constate qu’elle a encore changé de coupe, de coiffure, bref quelque chose là-haut. Une considération capillaire pourrait sortir inopinément de ma bouche mais j’ai peur de me planter. Et puis discuter coiffure avec une fille c’est comme parler volcan avec Haroun Tazieff, on a vite l’air con devant la pauvreté de ses compétences en la matière ! Je m’y risque quand même avec la précaution du… bah du chat tiens !

Chat : « Sont bien tes cheveux comme ça !
Nadia : – Oh, merci mon chéri !
Chat qui craque : – c’est un tie and dye c’est ça ?
Nadia qui cite Nadia : « Alors là j’t’explique : AUCUUUUUN RAPPOOOOORT ! »

La seconde qui s’en suit, Nadia a déjà oublié ma tentative de pédanterie. La conversation reprend, Nadia est bien, elle ne se rend même pas compte que même quand elle est mal, elle fait du bien. On peut bien s’avouer ne pas toujours être à la hauteur. Le problème des personnes très entourées, c’est qu’on pense  toujours que quelqu’un d’autre que soi s’en occupe. A tort. Alors pour pallier cet écueil, on se met à faire comme elle, décidément ses leçons d’amitié sont un programme sans fin. Faire comme elle, c’est multiplier les pensées, les attentions, les mots. C’est avoir à tout moment de la journée, sans contrainte aucune mais simplement parce qu’on en a envie, la délicatesse classieuse d’adresser ce sms qui embrasse, ces dix secondes de vidéo délurées, de passer ce coup de fil qui donne corps à ces habituelles et pauvres déclarations « l’autre jour j’ai pensé à toi tiens ! ». Oh que c’est savoureux ! Et quand on voit ses autres amis devenus trop silencieux, sans initiatives, paresseux, parfois pingres, on sait que le savoureux confine au précieux.

Durant les échanges du jour Nadia passe par plusieurs phases : son beau garçon, le dégoût du racisme, le boulot couçi couça, l’excitation de faire écouter le son du moment, les envies de soleil, le goût des choses vraies, les valeurs. Nadia est authentique.

Nous sommes interrompus. Mari et fils gagnent l’appartement. La fillette à la blouse est devenue maman. Une maman juste, posée, communicante. Avec mari, les embrassades pourtant quotidiennes ne sont absolument pas négligées mais au contraire bien soignées. En guise de léger retrait dans cet instant intime, je laisse passer une légère distraction qui s’invite : le souvenir de la chapelle sur le promontoire de cette île grecque où ils se sont mariés.

Dans ce moment raffiné, on prend la mesure de ce bel instant de vérité. Tout est lâché, rien n’est rentré. Même quand ils se pourrissent ces deux-là, ça sent le cœur ! Dans cet empire, on aime y être invité, on y est souvent nombreux : cette femme-là, on aime appartenir à sa famille.

—————–

« Ah ben oui, c’est pas un un tie and dye, chui bête, c’est un dégradé !
– AUCUUUUUN RAPPOOOOORT ! »

 

 

Lettre de motivation

Madame, Monsieur (je ne sais pas pourquoi on ne dit jamais Mademoiselle, peut-être pour faire comme les présentateurs de JT).

Madame, Monsieur donc, actuellement en poste mais quelque peu en prison, dans une boite où je deviens aussi sec qu’un saucisson, qu’un raisin, qu’un coup, je tente de simplement faire (à défaut de rayonner) ce pour quoi j’ai été embauché : satisfaire le client. Malheureusement, ce que j’aime faire, les contacts noués, les relations confiantes, écrire des pages, tout cela est sacrifié sur l’autel du cercle du copinage. Toute compétence, tout effort, tout mérite semble se heurter à des choses qui ne sont désormais plus si secrètes où semblent régner le cul et la b…Itérativement, je sens mon sang bouillir face à l’incompétence de personnes nouvellement embauchées comme ça, l’air de rien, sorties de nulle part auxquelles il m’est m’est soudainement enjoint de livrer respect et déférence, au lieu de donner à mon cerveau de quoi frémir, de s’enivrer de stratégies, de développement, de perspectives. Au lieu de cela, ce cœur à l’ouvrage en plein naufrage regarde l’œuvre jusque-là accomplie cuire, et s’assécher. Les managers fraîchement entrés, d’on ne sait où, comme de retour du désert, prennent, entrée, plat, dessert. Ils se gavent de tout et tout ce qui nous était interdit jusque-là leur devient autorisé ma foi.

Oh Madame, Monsieur, et allez, Mademoiselle, votre annonce me fait pousser des ailes, tout ce qui y est décrit respire le travail sain, la valeur, la qualité. Et en plus y’a des RTT…

J’évolue sur des échiquiers politiques, des situations mouvantes, savoureuses et audacieuses. Ô que j’aime ça, que j’aime mon job. Je respire en externe avec mes interlocuteurs des oxygènes bien meilleurs, ils ne se doutent pas qu’à l’intérieur, c’est le vomi, le placement des maîtresses, des amis, des petites sœurs. J’évolue parmi les zombis, c’est walking dead, talking bed, dénoncer le cercle, c’est se prendre le couvercle. Le zob a raison de mon job, ça y est je suis identifié irrespectueux et rebelle.

Moi qui ai fait du droit par amour. Non pas par amour du droit mais par amour de celle qui épousait ce cursus, j’ai toujours pensé que le cœur était le meilleur des aiguillages. Pauvre con, je le pense encore à mon âge. Je serai toujours trop jeune et trop naïf pour penser que le cul, vieille vérité, peut valoir CV. Je suis un compétiteur de feu, mais ma race est supplantée par les mangeuses de… Que faut-il faire ?

Madame, Monsieur, Mademoiselle, j’aime votre annonce de serveur, j’aime le service avec le cœur, et je prendrais si vous me boudez sachez-le, tout poste de balayeur ou d’éboueur, et tant pis pour le salaire et la galère infâme, car je ne me vois faire chaque jour qu’un bel usage de mon âme.

La nouvelle de la Saint-Valentin

Toute l’année, elle lui offre ses fesses, à la Saint Valentin, elle est plus seule qu’un chien.
Son amant appartient à nouveau à sa femme, le temps d’un soir. Cet amant ne s’affranchit à peine ce soir-là de l’exclusivité qu’il lui doit, à sa femme : une pensée secrète pour sa maîtresse, depuis le restaurant, en direct des toilettes, un rapide sms. Le sms déclare quelque chose comme « je pense à toi, hâte de te voir, je t’embrasse ». Il est sans scrupule et cruel, il glisse même un « je t’aime » à la fin. Ce soir-là.
Le message de l’amant, la maîtresse le reçoit. Elle aussi est aux toilettes, chez elle, nauséeuse. Ce soir-là comme tous les autres, elle pourrait ne pas comprendre ses choix, ses choix à lui, ses absences de choix à vrai dire. Car il ne choisit pas, il veut tout à la fois. Mais elle ne fera pas ça, cette fois, ce soir-là.
Le message de l’amant, elle le lit, tordue sur le bord de sa baignoire. Il lui rappelle ces bouts de textes qu’elle attend et ne reçoit que peu ou pas, sur son téléphone durant l’été, quand son amant part loin en congés avec sa famille à laquelle elle n’appartient pas. Le savoir parti en famille durant l’été est presque moins douloureux. Même si c’est plus long, même si elle sait qu’il fait des choses à sa femme. Même s’il s’en rapproche car c’est toujours comme ça : il la découvre à nouveau, il l’aime peut-être comme au premier jour car il est léger, puisqu’il fait beau, que l’air est chaud, puisqu’ils sont en famille, puisqu’elle est bronzée et franchement pas si mal, puisque le cadre est idyllique, puisqu’ils n’ont pas de contraintes, puisqu’ils n’ont que ça à faire de se promener, de visiter, de boire du vin, de manger des glaces, de baiser, d’oublier le téléphone, puisqu’il ne n’a que ça à faire de ne réaliser qu’il ne supporterait pas, en prenant la mesure et la valeur de son joyau, de l’imaginer elle, sa femme, aller vers un autre homme. Ça lui ferait un mal de chien. Ça lui donnerait la nausée, comme celle qui clignote au fond d’un ventre de Valentine clandestine assise sur une baignoire sise dans un appartement parisien qui semble n’abriter de rien, pas de l’incessante pluie, ni du spleen.
Mais à la Saint Valentin, pour maîtresse, la souffrance vaut ces trois semaines où il prend congé d’elle. Une souffrance de trois semaines d’absence concentrée sur trois heures d’une soirée au romantisme exacerbé en espérant qu’il soit hypocrite, que ce moment ne contienne pas une seule minute, pas une seule seconde de vérité, de sincérité, dans ce qu’il va dire ou faire à sa Valentine de femme, sa Valentine légitime.
Celle qu’il a un jour épousée, celle qu’il a commencé à délaisser, celle dont il a démissionné, sans lui notifier, égoïste qu’il est. Au moment où Maîtresse passe de chienne à chien, la femme officielle prend une vengeance dont elle ignore l’existence, la consistance. Cette femme, cette régulière, dont la maîtresse sait tout, elle connaît son visage, elle l’a déjà aperçue, elle sait aussi sa démarche rythmée par le bruit de ses talons aiguilles fétiches, elle ne peut que reconnaître son bon goût. La maîtresse est même certaine d’avoir attendue derrière elle dans une boutique pour hommes. Dans la file d’attente, la femme de son amant sur elle toutes les beautés comme sur cette photo aperçu sur un fond d’écran de téléphone qui fait mal, mais où elle même ne saurait exister. Peut-être achetaient-elles toutes les deux quelque chose pour le même homme.
Toute l’année, elle offre ses fesses, à la Saint Valentin, elle ne sait que faire de ses reins. Toute l’année, elle aimerait qu’il prenne aussi son cœur, il n’en fera jamais rien. Elle ne répond pas à ce texte qui chute sur « je t’aime », il demeure suspendu dans sa main. Elle y répondra demain, dans un message qui parle d’une fin, elle se retirera, démissionnera car elle ne fera jamais mieux que beauté gracieuse aux yeux bleus qu’elle s’en veut d’avoir trahie. Et si Amant arrivait à la même conclusion qu’elle sans attendre l’été pour être amoureux de sa femme, Maîtresse se trouverait presque jolie d’avoir eu les couilles de faire le choix d’un homme, à sa place. Et elles seront belles toutes les deux.

Aa

C’est son bus !

« C’est mon bus, c’est mon bus ! ».
Sur le trottoir, la vieille femme arrive de derrière moi, elle me pousse. Jamais je n’aurais cru que des cheveux blancs puissent abriter autant de force.
Elle hurle « c’est mon bus, c’est mon bus ! ». Elle crie ça à un bus stationné à un arrêt de bus ou aux gens qui voudront bien l’entendre. Mais personne ne bouge ! Evidemment ! A l’intérieur du bus, le cri de la vieille femme a dû arriver. Certains passagers scrutent sans doute le chauffeur. Ils n’osent pas, tout figés qu’ils sont pour sûr, l’interpeller. Ils se disent sans aucun doute : « Quoi c’est son bus, c’est son bus!». Les passagers toisent à coup sûr le chauffeur, ce sale voleur : il est en train de voler un bus, le bus de la vieille dame qui court.
Pauvre dame qui court et qui crie « c’est mon bus, c’est mon bus ».
Le salaud, il ne la remarque pas.
Le chauffeur a dû pourtant l’entendre mais il ne l’attend pas.
Il ferme les portes, le salaud.
Et il démarre, le salaud.
Quel salaud, ce salaud.

Un démarrage en trombe, surtout pour un bus, ça confirme bien que cet imposteur est en train de voler le bus de la vieille dame. On la croit tous sur parole que c’est son bus c’est son bus !, puisqu’elle remue encore et court plus vite que son corps et son docteur ne l’y autorisent ; Elle braille « arrêtez le bus, c’est mon bus, c’est mon bus ! ».
Tout en se hâtant, la dame fait des signes de laitue. Son bras levé se finit par un sac plastique qui abrite une salade. C’est une laitue. C’est pour ça que quand elle fait des signes, elle fait des signes de laitue.

La pauvre, quand même : aller au marché et se faire voler son bus. Sans doute a-t-elle laissé une porte ouverte et les clefs sur le contact.
Je me décide à courir vers le bus qui roule, mais il va vite le bus, il prend le couloir de bus.
Je cours comme lui, dans le même couloir pour le faire arrêter ce bus. Il faut que la dame retrouve son bus ! Elle crie toujours « c’est mon bus c’est mon bus ! ».
D’autres gens se mettent à courir avec moi, et on fait tous des signes. Des signes de ce qu’on a dans la main, ça fait des signes de casque de moto, des signes de téléphone, des signes de cigarette, un signe de poireaux. C’est un vieux monsieur qui fait le signe de poireaux. Son bras levé se finit par un panier en osier qui laisse dépasser des poireaux.
C’est pour ça que quand il fait des signes, il fait des signes de poireaux.

Mais il est bizarre ce vieux monsieur, il crie aussi « c’est mon bus c’est mon bus ! ».
Il devrait crier « c’est son bus, c’est son bus ! », comme un justicier, en pointant son poireau vers la dame qui agite sa laitue. Je crie alors encore plus fort « c’est son bus c’est son bus !» en agitant mon casque de moto vers la victime, ce qui est ridicule car c’est lourd un casque de moto et que ça s’agite pas vraiment, ou alors ça donne des crampes. Et puis agiter un casque de moto, ça ne se voit pas, c’est comme agiter une laitue ou des poireaux.
Mais il m’énerve ce petit vieux qui essaie de profiter de la situation en criant « c’est mon bus, c’est mon bus ! », alors que c’est pas son bus, c’est pas son bus, puisque c’est la dame qui l’a dit en premier.
Le bus fait comme un bus omnibus : il s’arrête au prochain arrêt de bus. Il a dû en fait remarquer la horde ou entendre la rumeur des signes, il aura pris peur.
Les petits vieux l’auront à temps le bus, on arrête tous de courir. Ils courent bien ces petits vieux. Ils passent à hauteur du bus garé à l’arrêt de bus et le tapent sur le fessier, en pensant « méchant bus!».
Paf ! un coup de laitue de la part de la dame.
Paf ! un coup de poireau de la part du monsieur.
Pourtant il n’y est pour rien ce bus, il ne s’est pas volé tout seul.
Ils montent dans le bus. La horde ne suit plus le bus stationné que du regard. Je suis néanmoins mes vieux.
De l’extérieur on ne remarque rien : pas de scandale du moins Je m’en étonne. Les petits vieux essoufflés n’engueulent même pas le voleur. Ils sont trop fatigués pour ça.
Je pose après eux un pied dans le bus sur la première marche, j’interroge le chauffeur du regard en le scrutant tout comme ses passagers complices qui jouissent du court voyage ; Ils me regardent aussi, bizarrement même. Ils se demandent ce que je fais là. Sans doute pensent-ils que j’hésite à raconter mes nuits sous les ponts pour recueillir quelques tickets restaurant.
Je regarde les petits vieux, ils trouvent des places assises. Je m’en sens soulagé mais pointe tout de même du doigt le chauffeur avec un regard menaçant. Il me regarde avec stupeur. Je pense qu’il a compris la leçon. Pour m’en assurer je lui dis : « c’est pas ton bus, c’est pas ton bus ! ». Et je descends du bus, le bus repart. Je le sais moi qu’il a compris. Il est bon, pour la peine, pour les raccompagner les petits vieux. Pour se faire pardonner.
Car c’est la moindre des choses de les ramener chez eux les petits vieux, me dis-je au moment où le doute soudain m’envahit : était-ce le bus de la dame ou du monsieur ?

 

On ne s’est pas salués

Parce que la vie se solde quoi qu’il arrive par un au revoir, j’ai toujours aimé l’idée de dire bonjour.
Durant la vie, les nuits de fête, de jeux et d’amour cèdent toujours leur place au jour. En été, il domine très tôt. En hiver, même gris, il fait la peau à la plus longue des nuits, celle qui commence en fin d’après-midi.

N’entends-tu pas la victoire du jour, même la nuit de chaque nuit, dans la bouche des gens ? Ceux qui passé minuit refusent de dire « à demain », nous reprennent et nous assènent d’un « on est déjà demain ! ». Et comme pour éviter que ça ne porte malheur de marquer la nuit, ils disent : « à tout à l’heure ! », pour désigner le lendemain matin puisque minuit est atteint.

Oh, on peut bien laisser le jour et son bonjour gagner quelques parties, il en a bien le droit et bien besoin, il peut même fanfaronner durement ou doucement car la vie se solde quoi qu’il arrive par un au revoir.

Adieu soi, adieu les autres.
Adieu les autres, adieu soi.
J’aime cette victoire du jour chaque fois que la vie vit. Jusqu’au dernier Homme il n’y aura pas de vraie nuit. L’Humanité venge, à chaque naissance, nos trépas qui nous plongent dans la nuit, car elle recrée le jour.

Mettre au monde, c’est dire bonjour, tu sais.

A 19 ans on est con, on est enfant, certains qui ont oublié leur jeunesse clament « aujourd’hui encore plus con qu’avant ! » et ce genre de bêtises encombrantes, tu verras.

Je m’en foutais pas mal de l’époque de ma jeunesse, l’époque où on était -puisque cela semble entendu- plus con qu’à l’époque d’avant mais moins con qu’à la tienne si j’ai tout bien compris ! Dire bonjour me faisait déjà envie, car l’au revoir m’encombrait déjà de sa nuit. Je ne sais pas comment fait autrui pour vivre sa petite vie comme s’il en avait plusieurs ou que la sienne durait 200 ans.

Oui, à 19 ans, il s’en fallait de peu que je le salue, j’aurais pu lui dire bonjour, comme je t’ai dit plus tard bonjour à toi, de façon tétanisée. Il aurait pu apparaître, comme étant arrivé trop tôt, comme pas prévu, comme un accident. Du moins c’est la posture convenue qu’il aurait fallu prendre pour ne pas entendre cette opinion engoncée dans son manteau confortable de préjugés, d’égoïsme et de scepticisme. Car il n’y a rien de trop tôt ni d’accidentel, dans le fait de dire bonjour à un être qui se pointe. J’étais prêt à dresser l’armée qu’il fallait, la plus justicière, pour guerroyer contre toutes les hostilités familiales et sociétales, et tuer l’imbécile, le facile, le décontracté de l’âme si ça avait pu le faire respirer.

A 19 ans, j’étais aussi prêt que les autres désolés pour moi, désolés pour mes jeunes années prétendument sacrifiées. Mais je m’en foutais pas mal, un bébé qui naît et qui grossit n’a pas que la souplesse du corps, il a celle des rythmes où toutes les jeunesses règnent, même si on voulait l’éviter : un bébé, dès qu’il naît, transmet sans délai tout ce que les grands ont déjà oublié. De quoi secrètement s’associer et claquer la pensée fermée. 

21 ans, ce cher fils qui n’aurait pas ruiné ma vie. Quel bel âge !
21 ans, ce cher fils, davantage que ce que serait notre écart d’âge.
Avec lui, nous ne nous sommes finalement pas salués, tu le crois ça ?

J’étais prêt. J’étais prêt, j’étais évidemment prêt à donner mes années inexpérimentées ! Je la vis encore cette verve, sûr qu’elle ne serait donc pas partie bien loin ! Je lui ferais peut-être honte, à ce fils-là ou bien je l’agacerais, il me jalouserait peut-être, ou bien m’admirerait éventuellement, peu importe je veux croire qu’il m’aimerait sincèrement comme mes silences le font.

Il partagerait encore un peu de sa jeunesse avec moi et bien sûr avec toi. Quoi, comment ça, qu’est-ce à dire que la sienne n’existe plus ? Il aurait donc eu le même empressement que moi ?
Pourtant, être grand-père à 40 ans ne faisait pas partie de mes plans. Mais être grand-père à 40 ans m’aurait autorisé à déjà fumer la pipe en caressant ces chiens dociles qui m’entoureraient, j’aurais pu siffler du whisky plus âgé que moi, tout en regardant l’horizon. Mais l’horizon aurait été loin, je n’en aurais rien fait ! J’aurais été encore jeune et dans le coup, j’aurais salivé de notre émulation, me serais réjoui de ses passions, de son libre-arbitre, de sa pensée, il aurait été fort et sain, aimant ; il serait pourquoi pas ce père. Te rends-tu compte mon fils ? Ton grand frère aurait déjà fait de moi un grand-père ! J’en aurais été fier : « perdre » ma jeunesse n’aurait été qu’une devise modique et même sans valeur pour le voir exister dans notre Humanité. Tu l’aurais admiré.

Mais il n’est pas là, l’histoire ne s’est pas écrite ainsi. On ne s’est pas salués.
L’histoire en revanche nous a, NOUS, présentés ; J’en suis honoré.
Parce que la vie se solde quoi qu’il arrive par un au revoir, qu’elle n’est que rebours, je veux te dire bonjour tous les jours.