L’indésirable longue nuit de décembre

Elle se croit culbutable.on ne la voit que butable

La nuit de décembre, la grande, la longue, la silhouette infinie. La nuit de décembre, on en fait quoi ? C’est la nana moche qui te colle à l’envie. Elle déambule, elle parade. Que la nuit de décembre est laide, blanche, froide… Elle est inévitable : le matin, le soir et même l’après-midi.

Elle déboule et s’installe, se prend pour une étoile avec ses cheveux de lumière, filaires, ses colliers de guirlandes. Les illuminations, les camouflages pour tout maquillage, elle se croit culbutable : on ne la voit que butable. Dieu qu’on veut la buter !

Elle pique les yeux et prend le nez, et c’est le cœur épris qu’on ne fait que regretter l’autre nuit. Celle de juin : la belle, la bitable, la discrète. La p’tite nuit douce et courte et chaude et bronzée, ses effluves de salsa, son odeur de rhum frappé qu’on se jette dans le gosier dans les villes sur des quais peuplés en soirées endiablées. Oui, le cœur épris par la p’tite nuit trop light de juin qu’on ne retient pas, celle raffinée, sportive, transpirante. Celle légère aux épaules dénudées, à la gorge libérée, aux pieds détalonnés. Cette plus petite nuit de l’année qui n’a de peine à nous emmener au bout d’elle-même.

Au lieu de ça, on est là, face à cette nuit de décembre, dans un dating interminable, face à cette fille dont on ne veut pas, impossible de prendre l’air sans se la cogner de cent manières. Elle, sa bouche qui pue le vin chaud ou le champagne tiède, elle qui nous est finalement d’aucune aide. Fêtes ou pas, elle est trop là.

Attends voir, regarde là cette nuit, elle a le teint pâle, elle va bientôt finir mal, regarde oui regarde-la bien : on voit ses rides de fin de règne. Oui, elle tombera bientôt, ivre, pleurnichant, mélancolique, nostalgique, elle va sous peu vomir dans le caniveau, et s’endormir plus tard bien au chaud, chuter pour quelques mois dans l’antalgique.

La nuit de décembre, on en fait quoi ?
Rien, on la subit, on ne se la farcit pas !

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Harcèlement sexuel : une notion HS ?

Predator

Faire la cour, draguer, séduire, courtiser, accoster, faire du gringue. Quand est-ce que le harcèlement sexuel commence et se constate ? Le code pénal français répond : lors de la tenue de propos ou comportements à connotation sexuelle.

Oui mais quels propos ? Quels comportements ? Le même code précise :

  • Ceux qui soit portent atteinte à la dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant…
  • Ceux qui créent une situation intimidante, hostile ou offensante…

Même en langage juridique, on imagine cet écrin infâme et les mille variations possibles pour l’Humain de s’adonner au malsain, au pernicieux, au délétère, au putride, à la perversité, à la nocivité.

Pourtant à ce stade de la définition, le texte légal impose que les agissements soient exercés, de façon répétée.

De façon ré-pé-tée. Pourquoi cette exigence de répétition ? Pour distinguer le harcèlement sexuel de la cour, de la drague, de la séduction ? Seulement, si l’approche d’un être s’exerce dans les règles de l’art de la séduction, rien ne devrait porter atteinte à sa dignité, rien ne devrait être dégradant, humiliant…

Alors pourquoi exiger, cher code pénal, que tout ce qui est par ailleurs intimidant, hostile, offensant le soit « de façon répétée ». Pourquoi l’horreur en la matière ne pourrait être caractérisé en une seule tentative ?

Tu essaies bien de te racheter dans ton deuxième alinéa, cher article 222-33 (puisque c’est ainsi que l’on te nomme dans le code pénal). En effet, tu dis, pardon tu disposes, et là je te cite in extenso :

« Est assimilé au harcèlement sexuel le fait, même non répété, d’user de toute forme de pression grave dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte de nature sexuelle, que celui-ci soit recherché au profit de l’auteur des faits ou au profit d’un tiers ».

Donc, pour toi, 222-33, la seule tentative qui puisse être caractérisée dès son premier acte c’est bien cette « pression grave » dans le but {…} d’obtenir un acte de nature sexuelle. Là, c’est bon pour toi, on peut ne pas attendre la répétition.

C’est curieux comme tu es contradictoire. Tu estimes que cette autre nature d’assaut est suffisamment grave pour être caractérisée en une seule fois. Mais tu commences par affirmer que cette charge hautement tragique et sinistre est assimilée au harcèlement sexuel. Assimilée. C’est à-dire, analogue, similaire aux premiers agissements c’est-à-dire la tenue de propos ou comportements à connotation sexuelle. Et dont tu tolères qu’elle se déroule en plusieurs fois pour être blâmable.

Non, code pénal, non, 222-33, ne nous dis pas que cela est « assimilé » à un harcèlement sexuel. Non, 222-33, ce n’est pas une assimilation au harcèlement sexuel. C’est l’ultime noirceur condamnable d’un être malade qui a oublié tout code social, moral ou juridique, et qui erre dans les rues, les cafés, les couloirs de l’entreprise. D’ailleurs, ton cousin L. 1153-1 du code du travail dit tout comme toi.

Oui, 222-33, ces agissements sont l’incarnation même du mal, de l’horreur, de tout ce qui constitue l’animalité humaine.

222-33, tu devrais t’appeler « agression sexuelle » et non « harcèlement sexuel » car la notion d’harcèlement t’oblige à chercher une logique de répétition trop exonératoire pour l’assaillant fautif et condamnable dès le premier acte.

Oh, certes tu as évolué depuis ta naissance en 1992, cher 222-33. Puisque tu prends en compte la réalité du harcèlement sexuel entre conjoints, pacsés, et tu régis aussi les actes de complicité. Tu as évolué, oui, car tu ne cantonnes plus, comme à l’origine, le harcèlement sexuel à la seule situation hiérarchique (et ses dégoûtants « ordres » déplacés).

Mais tu as aussi régressé. Car tu as oublié de faire de cette circonstance un facteur aggravant. Le harcèlement sexuel est encore omniprésent dans le monde du travail. Entre collègues, certes, il fallait bien élargir le champ d’origine. Mais tu as complètement effacé cette idée que le sexe et le pouvoir (on y mettra aussi l’argent) sont des partenaires, de vieux complices, depuis la nuit des temps. Et que là où il y a du pouvoir, il y a de la pression, il y a de l’assoiffé, il y a du puant, il y a du tordu. Il y a du sexe.

Il y a aussi du secret. Du silence. De l’omerta. Et tu ignores encore que le silence rajoute au drame.

222-33, tu es donc imparfait. 222-33 tu n’es pas comme l’Homme, cet animal prédateur d’une meute dispersée. Toi tu es perfectible, tu es plusieurs, tu es l’enfant du législateur, tu es donc la voix du peuple. Et tout peuple civilisé ne saurait tolérer une législation non aboutie sur une telle tragédie quotidienne et omni-constatée.

222-33, grandis et muscle-toi. 1992, tu n’es pas si vieux mais tu as l’âge de faire mieux.

Si vous me suiviez

alexandru-zdrobau-200768Mademoiselle.
Bonjour.
Faites comme si de rien n’était.
Il y a là-bas mes amis.
Non, ne vous retournez pas, c’est un pari insensé.
Un défi puéril : je me suis mis en tête à la vue de votre silhouette de montrer à ces frileux,
que vous me suivriez,
si je vous abordais.
Me suivre c’est faire quelques pas avec moi.
Je sais c’est osé, vous êtes belle et je ne suis pas très beau.
Mais je suis loin d’être laid ! Oh, vous souriez…
Je vous embête, je sais, vous n’avez rien demandé.
Qui vous attend à cette heure ? Le sport, le travail, le chéri ?
Me suivre c’est passer quelques secondes de ce point jusqu’à ce café là-bas.
Qu’en pensez-vous ?
J’aurais gagné mon pari.
Alors je vous offrirais un thé si à peine vous insistiez.
Je pourrais alors vous invitez à vous rendre la pareille.
Il me faudrait alors votre numéro, un contact, un mail.
Si vous me suiviez.
Et peut-être aimerions-nous nous voir trois jours plus tard au crépuscule.
Un bon verre quand le jour recule, et la semaine qui bascule.
Oui, le week-end !
Pourquoi pas le week-end prochain, il nous inviterait à l’épuiser.
Vous voudriez partir celui d’après ou le suivant, quitter Paris, tels quels.
Je choisirais la ville, vous choisiriez l’hôtel.
Au prochain voyage, ou un an après, je vous demanderais votre main.
Vous me diriez oui.
Si vous me suiviez.
Et nous choisirions quoi mettre dans cette existence.
Si vous me suiviez.
Si vous me suiviez, je vous avouerais à la fin de la vie,
qu’il n’y jamais eu de pari.
Si ce n’est celui-ci : ma mise à nue là tout de suite, maintenant.
Mademoiselle, je dois vous appeler Madame dorénavant.
Madame.
Bonjour.
Ne faites plus comme si de rien n’était.
Qu’est-ce que vous recommandez ?
Un sourire, un thé, une éternité ?

[La Diva qui t’emploie]

sans-titreElle harangue les foules,
Aime décider même quand elle coule,
Elle patronne, façonne, maçonne, elle évolue dans sa mafia,
Sans aucun besoin de besogne, cela va de soi,
Le droit de vie et de mort sur soi, qu’elle croit,
Elle a le sens de la communauté, celle des élites où elle aime barboter,
Pour le reste, elle claque des doigts, personne ne signe pour ça
Elle rêve de lauriers, croit en son immunité,
Que le putois aime sa réputation ! Que les dévots sont faux,
Ce que le roi aime l’illusion, quel cabot !
Cette diva-là est masculine mais elle est émasculée,
Il crée des lignes, des mondes dérégulés,
Il est lâche et menteur, il est menteur et lâche !
Il charge les autres de te tuer, de t’enrouler dans la bâche,
Il faut être beau, avoir bonne mine,
Pour les clubs, puis pour la chasse et pour le green,
Diva fraye avec ses pairs effrayants, le paon parade tout défrayé,
Il touche l’argent qu’on ne voit pas, les dévots aiment bien être baisés,
Putois se prend pour un beau lion, il va et vient dans la lumière,
Il quitte la scène et passe derrière,
Il manigance dans la coulisse,
Atteint l’équilibre sur tout ce qui glisse,
Il est paranoïaque,
Hypocondriaque,
Dès fois que Dieu lui règle son compte à l’ammoniaque,
Au sein de sa légion d’horreurs, il est cultivé, cite les auteurs,
Il est handicapé dès qu’il quitte sa riche cité, ses hauteurs,
Sur le corps social, il est un vilain kyste,
Le putois trublion côte sa part du lion, égoïste,
Le Divin ne couvrira jamais sa crasse :
Diva ne voit Dieu que devant sa glace,
Dans ses moments triomphaux, Sa Seigneurie ne partage aucun gâteau,
Sa Majesté élève, puis descend ses vassaux,
Diva laisse pourrir ses vieux laquais dans le caniveau,
Sa Sainteté n’aura plus de cordes quand retiré des affaires,
Elle n’aura plus de voix,
Sa Papauté n’aura plus de horde quand il saura proche de l’enfer,
Que ç’a toujours été sa voie,
C’est ça connard tu vois, d’être le bâtard du paon et du putois.

« Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l’écoute » (Le Corbeau et le Renard)

Les lignes 

Il y a des matins où dans une obsession depuis le réveil, on écrirait bien ces lignes qui changent la vie. Elles ne seraient pas forcément nombreuses ni pompeuses, aucunement prescriptrices, simplement salvatrices.

Il y a des matins (que s’est-il passé durant la nuit ?) où il semblerait nécessaire de faire ce chemin, cette croisade depuis le salon, cette campagne dans l’odeur du café, sans arme, presque naïvement, comme un enfant, pour être lu, entendu, compris, répété, partagé.

Il y a des matins où, à la force du stylo ou du clavier, on écrirait ces lignes, qu’on soit lecteur ou non, érudit ou pas, d’ordinaire davantage dans les images que dans les pages, on y dirait dans ces lignes, ces pauvres lignes sans intention grandiloquente, tout ce qui convaincrait de cesser de diviser.

Il y a des matins où pour la première fois ou pour la millième, on convoquerait âme, cerveau et ventre, dans une parfaite union face un monde en perdition.

Elles suggéreraient ces lignes qui n’auraient pas de pays ni de religion que si l’homme a toujours construit, sur la base de ce qui divise, ses organisations, ses clubs, ses corps d’état, ses pays, ses limites avec d’autres hommes qui ont pourtant dans les grandes lignes les mêmes caractéristiques ;  Elles diraient, oui, elles proposeraient même, de plutôt bâtir sur ce qui ressemble et rassemble et de ne donner que cela à nos enfants…

Il y a des matins, il y a tous les matins où on ne fait rien.

Aa

« Aucun rapport ! » (Nadia)

La porte s’ouvre et la femme se tient là. On n’enfreint rien car c’est Nadia.

J’ai rendez-vous avec elle, la femme qui se tient là. Une femme, non mais quel sommet de l’abstrait aurais-je gravi en imaginant,  il y a trente ans, cette fillette en femme : les cheveux noirs, les yeux perçants, sans doute une frange, un visage globalement espiègle arborant souvent un sourire victorieux qui ne savait pas dissimuler la connerie fraîchement achevée. Et… une blouse. Qui peut y anticiper une femme ?

Sur cette blouse à la jeune fille, un truc situé sous la clavicule gauche attirait l’œil. A cet endroit même où le shérif porte son étoile astiquée, où tout vendeur Darty  porte son badge avec son prénom écrit dessus (pour engueuler le vendeur, le client préfère savoir son prénom). Oui, à cet endroit précis quelque chose  brodé en rouge captivait la rétine, ça donnait cette information : « Nadia Riou ».

On ne réalise pas en CM1, à cette époque que lire « Nadia Riou » sur une blouse, c’est un peu comme y lire Djemila Guivarc’h : c’est contrasté ! La fille au prénom oriental tire son nom de famille de quelques filiations bretonnes, du bout du monde occidental de notre vieux continent. Je ne me faisais pas vraiment la réflexion, bien qu’étant aussi du pays de la galette complète (supplément andouillette, s’il vous plait !). Ç’eut tout autant pu (prononcer : sutoutotanpu) être un hommage à une quelconque héroïne russe, ou à Nadia Comăneci… ce qui était d’ailleurs le cas. Nadia en a gardé une souplesse parfois contrariée par un dos indocile et capricieux. Alors oui, « Nadia Riou », c’est contrasté mais c’est aussi et surtout l’annonce d’une richesse qu’elle a su trouver.

La porte s’ouvre donc, Nadia est là. Elle ne sait pas dire bonjour de loin. Nadia accueille d’un sourire qui part des yeux, écartèle la bouche et explose sans doute dans son ventre. L’étreinte suit. On pourrait faire demi-tour instantanément, se dire au revoir comme on vient de se dire bonjour et s’en retourner vainqueur, de bonne humeur, la journée serait réussie tant ça fait du bien.

On pourrait le faire mais on ne le fait pas. On devient gourmand, et même un peu studieux. « Pourquoi ? », me demandez-vous. Ah non vous ne me le demandez pas, mais je vous le dis quand même. Et bien on devient studieux parce qu’avec Nadia, on révise ses fondamentaux : la générosité et le partage.

Nadia invite à s’installer dans le canapé. Elle ne s’enquiert pas tout de suite du degré de soif de l’hôte, le verre de blanc attendra. Elle veut d’abord savoir ! Savoir d’abord. Elle se pose devant soi, plante ses yeux clairs dans ceux d’en face et elle s’informe : « Comment ça va toi mon chat ? »

La question féline n’est pas anodine, Nadia en aurait d’ailleurs presque déjà la réponse. Il y a que le temps de l’ouverture de porte, du sourire et de l’étreinte, sur le seuil elle a tout vu tout perçu : un amincissement, un mal-être ou au contraire un sourire triomphateur, une excellente bonne humeur. Elle l’a deviné et veut le vérifier. Elle-même fluctue à la faveur des heurs et malheurs, des vicissitudes (prononcer : bah comme ça s’écrit), elle grossit (« putain j’ai grossi ! »), maigrit (« putain je fais gaffe en ce moment ! »), vit comme tout un chacun de sales minutes et de fastes heures. Elle est installée là, face à soi, et elle se renseigne, regarde et scrute. L’âme rougit d’être ainsi dénudée mais accueille cette bienveillance jamais invasive. En cas de malheur, Nadia veut savoir, elle veut aider. En cas de bonheur, elle veut en connaître elle veut partager.

Le chat commence à s’exécuter, il tente de répondre à la  question par les mises à jour d’un feuilleton épileptique (la vie quoi !) dont il sait trouver de l’audience, du côté de la Riou. Au bout du septième mot, ce qui arrive vite ma foi quand on débute sa phrase par « et bien écoute pour tout te dire … », elle balance un « Tu sais que t’es beau !? ». C’est fulgurant, ça ne prévient pas, et ça donne ça :

Nadia : « Comment ça va toi mon chat ? »
Chat : – Et bien écoute pour tout te dire …
Nadia : – Tu sais que t’es beau !? »

Version chatte, c’est même au sixième mot :

Nadia : « Comment ça va toi ma belle ? »
Chatte : -Je suis allée chez Maje et… 
Nadia : – Tu sais que t’es belle ma chérie !? »

Deux filles, dix conversations simultanées, ça ne choque plus personne.

On se raconte donc des choses, et Nadia écoute sincèrement. Un moment de partage qui fait toujours du bien. C’est qu’avec la dame, il y a cette magie qui opère. Les personnes fragiles sont d’une force insoupçonnée quand elles choisissent d’abriter dans leur refuge exquis. On s’y engouffre dans cette bienveillance, et on apprend bien la leçon. A prendre du généreux, on apprend à mieux donner, et bien plus volontiers. En lui parlant je constate qu’elle a encore changé de coupe, de coiffure, bref quelque chose là-haut. Une considération capillaire pourrait sortir inopinément de ma bouche mais j’ai peur de me planter. Et puis discuter coiffure avec une fille c’est comme parler volcan avec Haroun Tazieff, on a vite l’air con devant la pauvreté de ses compétences en la matière ! Je m’y risque quand même avec la précaution du… bah du chat tiens !

Chat : « Sont bien tes cheveux comme ça !
Nadia : – Oh, merci mon chéri !
Chat qui craque : – c’est un tie and dye c’est ça ?
Nadia qui cite Nadia : « Alors là j’t’explique : AUCUUUUUN RAPPOOOOORT ! »

La seconde qui s’en suit, Nadia a déjà oublié ma tentative de pédanterie. La conversation reprend, Nadia est bien, elle ne se rend même pas compte que même quand elle est mal, elle fait du bien. On peut bien s’avouer ne pas toujours être à la hauteur. Le problème des personnes très entourées, c’est qu’on pense  toujours que quelqu’un d’autre que soi s’en occupe. A tort. Alors pour pallier cet écueil, on se met à faire comme elle, décidément ses leçons d’amitié sont un programme sans fin. Faire comme elle, c’est multiplier les pensées, les attentions, les mots. C’est avoir à tout moment de la journée, sans contrainte aucune mais simplement parce qu’on en a envie, la délicatesse classieuse d’adresser ce sms qui embrasse, ces dix secondes de vidéo délurées, de passer ce coup de fil qui donne corps à ces habituelles et pauvres déclarations « l’autre jour j’ai pensé à toi tiens ! ». Oh que c’est savoureux ! Et quand on voit ses autres amis devenus trop silencieux, sans initiatives, paresseux, parfois pingres, on sait que le savoureux confine au précieux.

Durant les échanges du jour Nadia passe par plusieurs phases : son beau garçon, le dégoût du racisme, le boulot couçi couça, l’excitation de faire écouter le son du moment, les envies de soleil, le goût des choses vraies, les valeurs. Nadia est authentique.

Nous sommes interrompus. Mari et fils gagnent l’appartement. La fillette à la blouse est devenue maman. Une maman juste, posée, communicante. Avec mari, les embrassades pourtant quotidiennes ne sont absolument pas négligées mais au contraire bien soignées. En guise de léger retrait dans cet instant intime, je laisse passer une légère distraction qui s’invite : le souvenir de la chapelle sur le promontoire de cette île grecque où ils se sont mariés.

Dans ce moment raffiné, on prend la mesure de ce bel instant de vérité. Tout est lâché, rien n’est rentré. Même quand ils se pourrissent ces deux-là, ça sent le cœur ! Dans cet empire, on aime y être invité, on y est souvent nombreux : cette femme-là, on aime appartenir à sa famille.

—————–

« Ah ben oui, c’est pas un un tie and dye, chui bête, c’est un dégradé !
– AUCUUUUUN RAPPOOOOORT ! »

 

 

Le pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes

On m’a raconté l’histoire de ces deux enfants-là.

Ils se sont croisés pour la première fois vers huit ans, sur le littoral, même qu’ils sont nés la même année.
Lui, dernier d’une famille de quatre enfants, allait dans la chaleur des soirs d’été chercher le lait à la ferme. La coupe en brosse, les oreilles décollées, la tête à connerie, sûr qu’on n’a jamais pensé à donner à ce gesticulateur le Bon Dieu sans confession. Pourtant pour faire plaisir à maman : baptême, communion, confirmation. Il n’en a jamais rien fait.
Elle, parisienne, descendait chaque été vers ce bord de mer, elle y restait tout juillet et août pour amortir la fatigue d’un trajet de dix heures dans une « Amie huit » aux sièges rembourrés avec des noyaux de pêche.
La peau basanée dès sa première semaine de vacances, cette jeune typée façon espagnole n’aspirait qu’à renifler, en toute tranquillité, des fleurs dans un champ et pourquoi pas leur causer.
La corvée c’était le soir, tous les soirs : remplir et tendre le pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes à ce gamin arrogant.
Tous les soirs de chaque été.
Chaque été de leurs jeunes années.
Un jour, plus grands, ils se sont vraiment parlés.
Elle toujours la peau brune, lui les oreilles un peu mieux plaquées.
A 21 ans, ils se sont mariés, à 23 ans un enfant, puis un autre l’année d’après.
Ils ont travaillés à Paris avant d’en fuir, épuisés, le fourmillement. Lui, il y a bien longtemps qu’il ne peut plus se permettre d’arborer une coupe en brosse ni quoi que ce soit d’ailleurs. Sa peau à elle est devenue blanche.
Ils vivent pourtant au soleil dans une belle maison avec un immense jardin. Une grosse bâtisse occupe une grande place centrale, ils l’appellent encore l’écurie. Quant à l’ancien appentis attenant, il abrite désormais des chambres, pour accueillir la famille.
Était-ce ici, dans une chambre forgée dans l’appentis ?
Oui, c’était peut-être ici, à l’endroit même où brille le parquet ciré de cette chambre d’une maison chargée de souvenirs que ses deux occupants ont pour la première fois transigé, il y a soixante années, autour d’un pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes. Où peut-être était-ce tout simplement dans l’écurie, restée quasiment intacte, les bovins en moins.
C’est à 40 ans qu’ils ont eu la possibilité de racheter la ferme, dans un saignement financier qui n’était jamais évoqué. Sans doute les murs avaient-ils peine à reconnaître la fille rêveuse aux jupettes fleuries qui venaient tous les étés. Les murs eux n’avaient pas trop bougé, même si durant un temps la ferme était devenue une serrurerie. La maison reconnaissait en revanche déjà mieux le jeune perturbateur. Du temps de la serrurerie, il y était apprenti. Dans le terrain, il avait bazardé énergiquement moult métaux, pièces en fer, en étain qu’il a récolté durant tout un été de labeur de terre, une fois devenu propriétaire.
Les enfants ont aujourd’hui 66 ans.
On m’a raconté l’histoire de ces deux-enfants-là.
J’ai appelé cette maison hier soir. Le vieux gamin a décroché et a dû plaquer le téléphone sur l’une de ses oreilles ni collées ni décollées. C’est une voix un peu fatiguée mais pas bougonne (plutôt charmante même) qui répondait à la mienne, je n’ai pas insisté. Le gosse a dû dans le même temps où je lui souhaitais une bonne soirée jeter, à la jeune fille, le téléphone comme on se débarrasse d’un pot de lait en aluminium qui pèse trois tonnes. Elle l’a réceptionné. La voix était dynamique, presque enjouée, j’eus l’image de cette fillette à la peau mate, brunette avec ses anglaises, sniffant tout un bouquet fraîchement constitué de fleurs sauvages délicatement coupées. Elle était heureuse d’avoir passée sa journée dans son jardin dont on ne compte pas les mètres carrés, je n’étais pas loin.
Qu’est-ce que je lui ai raconté à la rêveuse de la ferme, vous aimeriez le savoir ? Et bien chers curieux, trois fois rien, des histoires d’hortensias, d’hostas, et d’azalées, c’est assez sommaire mais… vous en savez déjà assez sur ma mère.

On m’a raconté l’histoire de ces deux-enfants-là, nom de Dieu ; Ils ne savent pas que je sais tout ça d’eux.